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  En allant au fond de cette malveillance qui se manifeste contre nous en Europe et si l’on met de côté les déclamations, les lieux communs de la polémique quotidienne, on y trouve cette idée:

  «La Russie tient une place énorme dans le monde et cependant elle ne représente que la force matérielle, rien que cela».

  Voilà le véritable grief, tous les autres sont accessoires ou imaginaires.

  Comment est née cette idée et quelle en est la valeur?

  Elle est le produit d’une double ignorance: de celle de l’Europe et de la notre propre. L’une est la conséquence de l’autre. Dans l’ordre moral, une société, une civilisation qui a son principe en elle-même, ne saurait être comprise des autres qu’autant qu’elle se comprend elle-même: la Russie est un monde qui commence à peine à avoir la conscience de son principe. Or, c’est la conscience de son principe qui constitue pour un pays sa légitimité historique. Le jour où la Russie aura pleinement reconnu le sien, elle l’aura de fait imposé au monde. En effet de quoi s’agit-il entre l’Occident et nous? Est-ce de bonne foi que l’Occident a l’air de se méprendre sur ce que nous sommes? Est-ce sérieusement qu’il prétend ignorer nos titres historiques? —

  Avant que l’Europe occidentale ne se fût constituée, nous existions déjà et certes nous existions glorieusement. Toute la différence c’est qu’alors on nous appelait l’Empire d’Orient, l’Eglise d’Orient; ce que nous étions alors, nous le sommes encore.

  Qu’est-ce que l’Empire d’Orient? C’est la transmission légitime et directe du pouvoir suprême du pouvoir des Césars. C’est la souveraineté pleine et entière, ne relevant pas, n’émanant pas, comme les pouvoirs de l’Occident, d’une autorité extérieure quelle qu’elle puisse être, portant son principe d’autorité en elle-même, mais réglée, contenue et sanctifiée par le Christianisme.

  Qu’est-ce que l’Eglise d’Orient? C’est l’Eglise universelle.

  Voilà les deux seules questions sur lesquelles doit rouler toute polémique sérieuse entre l’Occident et nous. Tout le reste n’est que du verbiage. Plus nous nous serons pénétrés de ces deux questions et plus nous serons forts vis-à-vis de notre adversaire. Plus nous serons nous-mêmes. A bien considérer les choses, la lutte entre l’Occident et nous n’a jamais cessé. Il n’y a pas même eu de trêve, il n’y a eu que des intermittences de combat. Maintenant, à quoi bon se le dissimuler? Cette lutte est sur le point de se rallumer plus ardente que jamais et cette fois encore comme autrefois, comme toujours, c’est l’Eglise de Rome, l’Eglise latine qui est à l’avant-garde de l’ennemi.

  Eh bien, acceptons le combat, franchement, résolument. Qu’en face de Rome l’Eglise d’Orient n’oublie pas un seul instant qu’elle est l’héritière légitime de l’Eglise universelle.

  A toutes les attaques de Rome, à toutes ses hostilités, nous n’avons qu’une arme à opposer, mais elle est terrible: c’est son histoire, c’est l’histoire de son passé. Qu’a fait Rome? Comment a-t-elle acquis le pouvoir qu’elle s’est arrogé? Par une usurpation flagrante des droits, des attributions de l’Eglise universelle.

  Comment a-t-elle cherché à justifier cette usurpation? Par la nécessité de maintenir l’unité de la foi. Et pour arriver à ce résultat, elle ne s’est refusé aucun moyen, ni la violence, ni la ruse, ni les bûchers, ni les Jésuites. Pour maintenir l’unité de la foi elle n’a pas craint de dénaturer le Christianisme. Eh bien, où en est depuis trois siècles l’unité de la foi dans l’Eglise occidentale? Rome il y a trois siècles a livré la moitié de l’Europe à l’hérésie et l’hérésie l’a livrée à l’incrédulité. Tel est le fruit que le monde chrétien a recueilli de cette dictature de plusieurs siècles que le siège de Rome s’est arrogée sur l’Eglise au mépris des conciles. Il n’a pas craint de se mettre en rébellion contre l’Eglise universelle; d’autres n’ont pas hésité à se révolter contre lui. Ceci n’est que de la justice Providentielle qui est au fond de toutes les choses du monde.

  Voilà pour la question purement religieuse dans ces différends avec Rome. Maintenant si on en venait à apprécier l’action politique que Rome a exercée sur les différents états de l’Europe

  Occidentale, bien qu’elle nous touchât de moins près, quelle terrible accusation n’aurait-on pas à faire peser sur elle! —

  N’est-ce pas Rome, n’est-ce pas la politique ultramontaine qui a désorganisé, déchiré l’Allemagne, qui a tué l’Italie? L’Allemagne, elle l’a désorganisée en y minant le pouvoir impérial; elle l’a déchirée en y provoquant la réformation. Quant à l’Italie, la politique de Rome l’a tuée en empêchant par tous les moyens et à toutes les époques l’établissement dans ce pays d’une autorité souveraine, légitime et nationale. Ce fait a déjà été signalé il y a plus de trois siècles par le plus grand des historiens de l’Italie moderne.

  Et en France, pour ne parler que des temps les plus rapprochés de nous, n’est-ce pas l’influence ultramontaine qui a écrasé, qui a éteint ce qu’il y avait de plus pur, de plus vraiment chrétien dans l’Eglise gallicane? N’est-ce pas Rome qui a détruit le Port-Royal et qui après avoir désarmé le Christianisme de ses plus nobles défenseurs, l’a pour ainsi dire livré par les mains des Jésuites aux attaques de la Philosophie du dix-huitième siècle? Tout ceci, hélas, c’est de l’Histoire, et de l’Histoire contemporaine.

  Maintenant pour ce qui nous concerne personnellement, lors même que nous passerions sous silence nos propres injures, l’histoire de nos malheurs au dix-septième siècle, comment pouvons-nous taire ce que la politique de cette cour a été, pour ces peuples qu’une fraternité de race et de langue rattache à la Russie et que la fatalité en a séparés. On peut dire avec toute justice que si l’Eglise latine par ses abus et ses excès a été funeste à d’autres pays, elle a été par principe l’ennemie personnelle de la race Slave. La conquête allemande elle-même n’a été qu’une arme, qu’un glaive docile entre ses mains. C’est Rome qui en a dirigé et assuré les coups. Partout où Rome a mis le pied parmi les peuples slaves, elle a engagé une guerre à mort contre leur nationalité. Elle l’a anéantie ou elle l’a dénaturée. Elle a dénationalisé la Bohême et démoralisé la Pologne; elle en aurait fait autant de toute la race si elle n’avait pas rencontré la Russie sur son chemin. De là la haine implacable qu’elle nous a vouée. Rome comprend que dans tout pays slave où la nationalité de la race n’est pas encore tout à fait morte, la Russie par sa seule présence, par le seul fait de son existence politique l’empêchera de mourir et que partout où cette nationalité tendrait à renaître, elle ferait courir de terribles chances à l’établissement Romain. Voilà où nous en sommes vis-à-vis de la cour de Rome. Voilà le bilan exact de notre situation respective. Eh bien, est-ce avec de pareils antécédents historiques que nous craindrions d’accepter le défi qu’elle pourrait nous jeter? Comme Eglise nous avons à lui demander compte au nom de l’Eglise universelle de ce dépôt de la foi, dont elle a cherché à s’attribuer la possession exclusive même au prix d’un schisme. Comme puissance politique, nous avons pour alliée contre elle l’histoire de son passé, les rancunes de la moitié de l’Europe et les trop justes griefs de notre propre race.

  Quelques-uns s’imaginent que la réaction religieuse dont l’Europe est en ce moment travaillée pouvait tourner au profit exclusif de l’Eglise latine; c’est selon moi une grande illusion. Il y aura, je le sais bien, dans l’Eglise Protestante beaucoup de conversions partielles, jamais une conversion générale. Ce qui a survécu du principe catholique dans l’Eglise latine, attirera toujours tous ceux parmi les protestants qui, fatigués des fluctuations de la réforme, aspirent à rentrer au port, à se replacer sous la loi de l’autorité catholique, mais les souvenirs de la cour de la Rome, mais l’ultramontanisme enfin, les repoussent éternellement.

  Le mot historiquement si vrai sur l’Eglise latine est aussi le mot de la situation actuelle.

  Le catholicisme a de tout temps fait toute la force du Papisme, comme le Papisme fait toute la faiblesse du catholicisme.

  La force sans faiblesse n’est que dans l’Eglise universelle. Qu’elle se montre, qu’elle intervienne dans le débat et l’on verra de nos jours ce qu’on a déjà vu dans les tous premiers jours de la réformation, alors que les chefs de ce mouvement religieux qui avaient déjà rompu avec le siège de Rome, mais qui hésitaient encore à rompre avec les traditions de l’Eglise Catholique, en appelaient unanimement à l’Eglise d’Orient. Maintenant comme alors la réconciliation religieuse ne peut venir que d’elle; elle porte dans son sein l’avenir chrétien.

  Telle est la première, la plus haute question que nous ayons à débattre avec l’Europe Occidentale, c’est la question vitale par excellence.

  Il y en a une autre bien grave aussi; c’est celle que l’on appelle communément la question d’Orient; c’est la question de l’Empire.

  Ici, il ne s’agit pas de diplomatie; on sait trop bien que tant que durera le Statu quo, la Russie plus qu’aucune autre puissance respectera les traités. Mais les traités, mais la diplomatie ne règlent après tout que les choses du jour. Les intérêts permanents, les rapports éternels c’est l’histoire seule qui en connaît. Or que nous dit l’histoire?

  Elle nous dit que l’Orient orthodoxe, tout ce monde immense qui relève de la croix grecque, est un dans son principe, étroitement solidaire dans toutes ses parties, vivant de sa vie propre, originale, indestructible. Il peut être matériellement fractionné, moralement il sera toujours un et indivisible. Il a subi momentanément la domination latine, il a subi pendant des siècles l’invasion des races asiatiques, il n’a jamais accepté ni l’une ni l’autre.

  Il y a parmi les Chrétiens de l’Orient un dicton populaire qui exprime naïvement ce fait; ils ont l’habitude de dire, que tout dans la création de Dieu est bien fait, bien ordonné, deux choses exceptées, et ces deux choses sont: le Pape et le Turc.

  — Mais Dieu, — ont-ils soin d’ajouter, — a voulu dans sa sagesse infinie rectifier ces deux erreurs et c’est pour cela qu’il crée le Czar moscovite.

  Nul traité, nulle combinaison politique ne prévaudra jamais contre ce simple dicton populaire. C’est le résumé de tout le passé et la révélation de tout un avenir.

  — En effet, quoiqu’on fasse ou qu’on s’imagine, pourvu que la Russie reste ce qu’elle est, l’empereur de Russie sera nécessairement, irrésistiblement le seul souverain légitime de l’Orient orthodoxe, sous quelque forme d’ailleurs qu’il juge convenable d’exercer cette souveraineté. Faites ce que vous voudrez, mais encore une fois, à moins que vous n’ayez détruit la Russie, vous n’empêcherez jamais ce fait de se produire.

  Qui ne voit que l’Occident avec toute sa philantropie, avec son prétendu respect pour le droit des nationalités et tout en se déchaînant contre l’ambition insatiable de la Russie, ne voit dans les populations qui habitent la Turquie qu’une seule chose: une proie à dépecer.

  Il voudrait tout bonnement recommencer au dix-neuvième siècle ce qu’ il avait essayé de faire au treizième et ce qui déjà alors lui avait si mal réussi. C’est la même tentative sous d’autres noms et au moyen de procédés un peu différents. C’est toujours cette ancienne, cette incurable prétention de fonder dans l’Orient orthodoxe un Empire latin, de faire de ces pays une annexe, une dépendance de l’Europe occidentale.

  Il est vrai que pour arriver à ce résultat, il faudrait commencer par éteindre dans ces populations tout ce qui jusqu’à présent a constitué leur vie morale, par détruire en elles ce que les Turcs eux-mêmes ont épargné. Mais ce n’est pas là une considération qui pouvait arrêter un seul instant le prosélitisme occidental, persuadé qu’il est que toute société qui n’est pas exactement faite à l’image de celle de l’Occident n’est pas digne de vivre, et fort de cette conviction il se mettrait bravement à l’œuvre pour délivrer ces populations de leur nationalité comme d’un reste de barbarie.

  Mais cette Providence historique qui est au fond des choses humaines y a heureusement pourvu. Déjà au treizième siècle l’Empire d’Orient, tout mutilé, tout énervé qu’il était, a trouvé en lui-même assez de vie pour rejeter de son sein la domination latine après soixante et quelques années d’une existence contestée; et certes il faut convenir que depuis lors le véritable Empire d’Orient, l’Empire orthodoxe, s’est grandement relevé de sa déchéance.

  C’est ici une question sur laquelle la science occidentale malgré ses prétentions à l’infaillibilité a toujours été en défaut. L’Empire d’Orient est constamment resté une énigme pour elle; elle a bien pu le calomnier, elle ne l’a jamais compris. Elle a traité l’Empire d’Orient comme Monsieur de Custine vient de traiter la Russie, après l’avoir étudié à travers sa haine doublée de son ignorance. On n’a su jusqu’à présent se rendre un compte vrai ni du principe de vie qui a assuré à l’Empire d’Orient ses mille ans d’existence, ni de la circonstance fatale qui a fait que cette vie si tenace a toujours été contestée et à quelques égards si débile.

  Ici, pour rendre ma pensée avec une précision suffisante, je devrais entrer dans des développements historiques que ne comportent point les bornes de cette notice. Mais telle est l’analogie réelle, telle est l’affinité intime et profonde qui rattache la Russie à ce glorieux antécédent de l’Empire d’Orient, qu’à défaut d’études historiques assez approfondies il suffit à chacun de nous de consulter ses impressions les plus habituelles et pour ainsi dire les plus élémentaires, pour comprendre d’instinct ce que c’était que ce principe de vie, cette âme puissante qui pendant mille ans a fait vivre et durer ce corps si frêle de l’Empire d’Orient. Cette âme, ce principe, c’était le Christianisme, c’était l’élément Chrétien tel que l’avait formulé l’Eglise d’Orient, combiné ou pour mieux dire identifié non seulement avec l’élément national de l’état, mais encore avec la vie intime de la société. Des combinaisons analogues ont été tentées, ont été accomplies ailleurs, mais elles n’ont eu nulle part ce caractère profond et original. Ici, ce n’était pas simplement une Eglise se faisant nationale dans l’acception ordinaire du mot comme cela s’est vu ailleurs, c’était l’Eglise se faisant la forme essentielle, l’expression suprême d’une nationalité déterminée, de la nationalité de toute une race, de tout un monde. Voilà aussi, soit dit en passant, comment il a pu se faire que plus tard cette même Eglise d’Orient est devenue comme le synonyme de la Russie, l’autre nom, le nom sacré de l’Empire, triomphante partout où elle règne, militante partout où la Russie n’a pas encore fait pleinement reconnaître sa domination. En un mot si intimement associée à ses destinées qu’il est vrai de dire qu’à des degrés divers il y a de la Russie partout où se rencontre l’Eglise orthodoxe.

  Quant à l’ancien, à ce premier Empire d’Orient, la circonstance fatale qui a pesé sur ses destinées, c’est qu’il n’a jamais pu mettre en œuvre qu’une portion minime de la race sur laquelle il aurait dû principalement s’appuyer. Il n’a occupé que la lisière du monde que la Providence tenait en réserve pour lui; c’est le corps cette fois qui a manqué à l’âme. Voilà pourquoi cet Empire, malgré la grandeur de son principe, est constamment resté à l’état de l’ébauche, pourquoi il n’a pu opposer à la longue une résistance efficace aux ennemis qui l’enveloppaient de toutes parts. Son assiette territoriale a toujours manqué de base et de profondeur, c’était, pour tout dire, une tête séparée de son tronc. Aussi, par une de ces combinaisons Providentielles qui sont en même temps profondément naturelles et historiques, c’est le lendemain du jour où l’Empire d’Orient a paru définitivement succomber sous les coups de la destinée qu’il a en réalité pris possession de son existence définitive. Constantinople tombait aux mains des Turcs en 1453 et neuf ans après, en 1462, le grand Ivan III arrivait au trône de Moscou.

  Qu’on ne s’éffarouche pas de grâce de toutes ces généralités historiques quelqu’hasardées qu’elles puissent paraître à la première vue. Qu’on se dise bien que ces prétendues abstractions, c’est nous-même, c’est notre passé, notre présent, notre avenir. Nos ennemis le savent bien, tâchons de le savoir comme eux. C’est parce qu’ils le savent, c’est parce qu’ils ont compris que tous ces pays, toutes ces populations qu’ils voudraient conquérir au système occidental, tiennent à la Russie historiquement parlant comme des membres vivants tiennent au corps dont ils font partie, qu’ils travaillent à relâcher, à rompre s’il est possible, le lien organique qui les rattache à nous.

  Ils ont compris que tant que ce lien subsiste, tous leurs efforts pour éteindre dans ces populations la vie qui leur est propre resteraient éternellement stériles. Encore une fois le bût qu’on se propose est le même qu’au treizième siècle, mais les moyens différents. A cette époque l’Eglise latine voulait brutalement se substituer dans tout l’Orient Chrétien à l’Eglise orthodoxe; maintenant on cherchera à ruiner les fondements de cette Eglise par la prédication philosophique.

  Au treizième siècle la domination de l’Occident prétendait s’approprier ces pays directement et les gouverner en son propre nom; maintenant faute de mieux on cherchera à y provoquer, à y favoriser l’établissement de petites nationalités bâtardes, de petites existences politiques, soi-disant indépendantes, vains simulacres bien mensongers, bien hypocrites, bons, tout au plus, à masquer la réalité, et cette réalité ce serait maintenant comme alors: la domination de l’Occident.

  Ce qui vient d’être tenté en Grèce est une grande révélation et devrait servir d’enseignement à tout le monde. Il est vrai que jusqu’à présent la tentative ne paraît guère avoir profité à ceux qui en ont été les instigateurs. L’arme a répercuté contre la main qui s’en est servie. Et cette révolution qui après avoir annulé un pouvoir d’origine étrangère paraît avoir restitué l’initiative à des influences plus nationales, pourrait fort bien en définitive aboutir à resserrer le lien qui rattache ce petit pays au grand tout, dont il n’est qu’une fraction.

  Il faut se dire d’ailleurs que tout ce qui se passe ou se passerait en Grèce ne sera jamais qu’un épisode, un détail de la grande lutte entre l’Occident et nous. Ce n’est pas là-bas, aux extrémités que l’immense question sera décidée. C’est ici, parmi nous, au centre, au cœur même de ce monde de l’Orient Chrétien, de l’Orient Européen que nous représentons, de ce monde qui est nous-même. Ses destinées définitives qui sont aussi les nôtres, ne dépendent que de nous; elles dépendent avant tout du sentiment plus ou moins énergique qui nous lie, qui nous identifie l’un à l’autre.

  Répétons-le donc et ne nous lassons pas de le redire: l’Eglise d’Orient est l’Empire orthodoxe, l’Eglise d’Orient héritière légitime de l’Eglise universelle, l’Empire orthodoxe identique dans son principe, étroitement solidaire dans toutes ses parties. Est-ce là ce que nous sommes? ce que nous voulons être? Est-ce là ce que l’on prétend nous contester?

  Voilà, pour qui sait voir, toute la question entre nous et la propagande occidentale; c’est le fond même du débat. Tout ce qui n’est pas cela, tout ce qui dans la polémique de la presse étrangère ne se rattache pas à cette grande question plus ou moins directement comme une conséquence à son principe, ne mérite pas un instant d’occuper notre attention. C’est de la déclamation pure.

  Pour nous, nous ne saurions nous pénétrer assez intimement de ce double principe historique de notre existence nationale. C’est le seul moyen de tenir tête à l’esprit de l’Occident, de mettre un frein à ses prétentions comme à ses hostilités.

  Jusqu’à présent, avouons-le, dans les rares occasions où nous avons pris la parole pour nous défendre contre ses attaques, nous l’avons fait, à une ou deux exceptions près, d’une manière trop peu digne de nous. Nous avions trop l’air d’écoliers cherchant par de gauches apologies à désarmer la mauvaise humeur de leur maître.

  Quand nous saurons mieux qui nous sommes, nous ne nous aviserons plus de faire amende honorable à qui que ce soit d’être ce que nous sommes.

  Et que l’on ne s’imagine pas qu’en proclamant hautement nos titres nous ajouterions à l’hostilité de l’opinion étrangère à notre égard. Ce serait bien peu connaître l’état actuel des esprits en Europe.

  Encore une fois ce qui fait le fond de cette hostilité, ce qui vient en aide à la malveillance qu’ils exploitent contre nous, c’est cette opinion absurde et pourtant si générale que tout en reconnaissant, en s’exagérant peut-être nos forces matérielles, on en est encore à se demander si toute cette puissance est animée d’une vie morale, d’une vie historique qui soit propre. Or, l’homme est ainsi fait, surtout l’homme de notre époque, qu’il ne se résigne à la puissance physique qu’en raison de la grandeur morale qu’il y voit attaché.

  Chose bizarre en effet, et qui dans quelques années paraîtra inexplicable. Voilà un Empire qui par une rencontre sans exemple peut-être dans l’histoire du monde, se trouve à lui seul représenter deux choses immenses: les destinées d’une race toute entière et la meilleure, la plus saine moitié de l’Eglise Chrétienne.

  Et il y a encore des gens qui se demandent sérieusement quels sont les titres de cet Empire, quelle est sa place légitime dans le monde!.. Serait-ce que la génération contemporaine est encore tellement perdue dans l’ombre de la montagne qu’elle a de la peine à en apercevoir le sommet?..

  Il ne faut pas l’oublier d’ailleurs: pendant des siècles l’Occident Européen a été en droit de croire que moralement parlant il était seul au monde, qu’à lui seul il élait l’Europe toute entière. Il a grandi, il a vécu, il a vieilli dans cette idée, et voilà qu’il s’aperçoit maintenant qu’il s’était trompé, qu’il y avait à côté de lui une autre Europe, sa sœur cadette peut-être, mais en tout cas sa sœur bien légitime, qu’en un mot il n’était lui que la moitié du grand tout. Une pareille découverte est une révolution tout entière entraînant après elle le plus grand déplacement d’idées qui se soit jamais accompli dans le monde des intelligences.

  Est-il étonnant que de vieilles convictions luttent de tout leur pouvoir contre une évidence qui les ébranle, qui les supprime? et ne serait-ce pas à nous de venir en aide à cette évidence, à la rendre invincible, inévitable? Que faudrait-il faire pour cela?

  Ici je touche à l’objet même de cette courte notice. Je conçois que le gouvernement Impérial ait de très bonnes raisons pour ne pas désirer qu’à l’intérieur, dans la presse indigène, l’opinion s’anime trop sur des questions bien graves, bien délicates en effet, sur des questions qui touchent aux racines mêmes de l’existence nationale; mais au dehors, mais dans la presse étrangère, quelles raisons aurions-nous pour nous imposer la même réserve? Quels ménagements avons-nous encore à garder vis-à-vis d’une opinion ennemie qui, se prévalant de notre silence, s’empare tout à son aise de ces questions et les résout l’une après l’autre, sans contrôle, sans appel, et toujours dans le sens le plus hostile, le plus contraire à nos intérêts. Ne nous devons-nous pas à nous-même de faire cesser un pareil état de choses? Pouvons-nous encore nous en dissimuler les grands inconvénients? et qu’est-il nécessaire de rappeler le déplorable scandale d’apostasie récente tant politique que religieuse… et ces apostasies auraient-elles été possibles si nous n’avions pas bénévolement, gratuitement livré à l’opinion ennemie le monopole de la discussion?

  Je prévois l’objection que l’on va me faire. On est, je le sais, trop disposé chez nous à s’exagérer l’insuffisance de nos moyens, à se persuader que nous ne sommes pas de force à engager avec succès la lutte sur un pareil terrain. Je crois que l’on se trompe; je suis persuadé que nos ressources sont plus grandes qu’on ne se l’imagine; mais même en laissant de côté nos ressources indigènes, ce qui est certain, c’est que l’on ne connaît pas assez chez nous les forces auxiliaires que nous pourrions trouver au dehors. En effet, quelque soit la malveillance apparente et souvent trop réelle de l’opinion étrangère à notre égard, nous n’apprécions pas assez ce que dans l’état de fractionnement où sont tombés en Europe les opinions aussi bien que les intérêts, une grande, une importante unité comme l’est la nôtre, peut exercer d’ascendant et de prestige sur des esprits que ce fractionnement poussé à l’extrême a réduit au dernier degré de lassitude.

  Nous ne savons pas assez combien on y est avide de tout ce qui offre des garanties de durée et des promesses d’avenir… comme on y éprouve le besoin de se rallier ou même de se convertir à ce qui est grand et fort. Dans l’état actuel des esprits en Europe, l’opinion publique, toute indisciplinée, toute indépendante qu’elle paraisse, ne demande pas mieux au fond que d’être violentée avec grandeur. Je le dis avec une conviction profonde: l’essentiel, le plus difficile pour nous, c’est d’avoir foi en nous-même; d’oser nous avouer à nous-même toute la portée de nos destinées, d’oser l’accepter tout entière. Ayons cette foi, ce courage. Ayons le courage d’arborer notre véritable drapeau dans la mêlée des opinions qui se disputent l’Europe, et il nous fera trouver des auxiliaires là même où jusqu’à présent nous n’avions rencontré que des adversaires. Et nous verrons se réaliser une magnifique parole, dite dans une circonstance mémorable. Nous verrons ceux-là même qui jusqu’à présent se déchaînaient contre la Russie ou cabalaient en secret contre elle, se sentir heureux et fiers de se rallier à elle, de lui appartenir.

  Ce que je dis là n’est pas une simple supposition. Plus d’une fois des hommes éminents par leur talents aussi que par l’autorité que ce talent leur avait acquise sur l’opinion, m’ont donné des témoignages non équivoques de leur bonne volonté, de leurs bonnes dispositions à notre égard. Leurs offres de service étaient telles qu’elles n’avaient rien de compromettant ni pour ceux qui les faisaient, ni pour celui qui les aurait acceptées. Ces hommes assurément n’entendaient pas se vendre à nous, mais ils n’auraient pas mieux demandé que de nous savoir chacun dans la ligne et dans la mesure de son opinion. L’essentiel eût été de coordonner ces efforts, de les diriger tous vers un but déterminé, de faire concourir ces diverses opinions, ces diverses tendances au service des intérêts permanents de la Russie, tout en conservant à leur langage cette franchise d’assaut sans laquelle on ne fait pas d’impression sur les esprits.

  Il va sans dire qu’il ne saurait être question d’engager avec la presse étrangère une polémique quotidienne minutieuse portant sur des petits faits, sur des petits détails; mais ce qui serait vraiment utile, ce serait par exemple de prendre pied dans le journal le plus accrédité de l’Allemagne, d’y avoir des organes graves, sérieux, sachant se faire écouter du public — et tendant par des voies différentes, mais avec un certain ensemble vers un but déterminé.

  Mais à quelles conditions réussirait-on à imprimer à ce concours de forces individuelles et jusqu’à un certain point indépendantes une direction commune et salutaire? A la condition d’avoir sur les lieux un homme intelligent, doué d’énergiques sentiments de nationalité, profondément dévoué au service de l’Empereur et qui par une longue expérience de la presse aurait acquis une connaissance suffisante du terrain sur lequel il serait appelé à agir.

  Quant aux dépenses que nécessiterait l’établissement d’une presse russe à l’étranger, elles seraient minimes comparativement au résultat qu’on pourrait en attendre.

  Si cette idée était agréée, je m’estimerais trop heureux de mettre aux pieds de l’Empereur tout ce qu’un homme peut offrir et promettre: la propreté de l’intention et le zèle du dévouement le plus absolu.



  





КОММЕНТАРИИ:

Автограф неизвестен.

Писарская копия без авторства и заглавия была обнаружена в семейном архиве Тургеневых (ИРЛИ. Ф. 309. № 2301. Л. 1-14). Последние четыре строки этой копии неоднократно и густо зачеркнуты, а ниже приписка А. И. Тургенева: «В сих измаранных строках Т. намекает о себе для редакции статей о России». В архиве М. П. Погодина (РГБ. Ф. 231/III. К. 17. Ед. хр. 41. Л. 1-14) хранятся две копии на фр. яз. (также анонимные и неозаглавленные), по которым первый публикатор восстановил замаранный абзац.

Первая публикация — НЛО. 1992. № 1. С. 98–103 и 104–113; воспроизведена в другом переводе в ПСС в стихах и прозе на рус. яз. С. 389–399.

Печатается по тексту первой публикации. С. 98–103 (на фр. яз.). В печатаемый текст внесены исправления по копии ИРЛИ: «deux choses exceptées» вместо «des choses exceptées» (25-й абз.); «qu’il crée» вместо «qu’ils crée» (26-й абз.); «ce concours des forces» вместо «ce concors de forces» (57-й абз.)



В тексте записки в НЛО исправлен ряд орфографических ошибок и описок копии ИРЛИ, относящихся, главным образом, к расстановке специфических знаков акцентирования и к написанию слова «Eglise» («Церковь») с прописной или строчной буквы. Вместе с тем два исправления требуют комментирования. В словосочетании «le pouvoir Impérial» («Имперская власть» или «власть Императора») 14-го абзаца понижена прописная буква. В 24-м абзаце говорится о единстве и неделимости мира православного Востока, причем понятие «Единства» выражено в копии опять-таки словом с прописной буквы («Un»), которая стала строчной в печатном варианте. В обоих случаях речь идет о концептуально-смысловом использовании прописной буквы, которая должна быть сохранена как во фр. тексте, так и в его рус. переводе.

Еще в 1843 г. Тютчев направил Николаю I записку («или проект политического содержания»), упоминаемую И. С. Аксаковым: «Есть, впрочем, основание думать, что эта записка касалась нашей политики на Востоке» (Биогр. С. 28). А. Х. Бенкендорф, сообщал Тютчев в конце сентября 1843 г. жене, «взялся быть проводником моих мыслей при Государе, который уделил им больше внимания, чем я смел ожидать. Что касается до публики, то я мог удостовериться по отголоску, который встретили в ней эти мои мысли, что я напал на правду, и теперь, благодаря молчаливому поощрению, которое мне оказано, можно будет попытаться на что-нибудь серьезное» (там же. С. 29). О такой реакции царя, вдохновлявшей поэта, можно судить и по его письму к родителям от 3/15 сентября 1843 г.: «Он (Бенкендорф. — Б. Т.) уверял меня, что мои мысли были приняты довольно благосклонно, и есть повод надеяться, что им будет дан ход. Я просил его предоставить мне эту зиму на подготовление путей и обещал, что непременно приеду к нему, сюда или куда бы то ни было, для окончательных распоряжений» (там же. С. 30).

Слова «окончательные распоряжения» и «подготовление путей» подразумевают государственные решения по координации различных усилий за границей, направленных на выражение интересов России в зарубежной прессе. Роль такого координатора и готов был взять на себя Тютчев, на что содержится намек в печатаемой записке (см. С. 143). Можно предположить, что темы и цели обеих записок он пытался не раз довести до царя. В послании к родителям от 27 октября 1844 г. он замечает, что в прошлом году государю были представлены «некоторые мои письма, относящиеся до вопросов дня» (Изд. 1984. С. 98).

До осуществления намеченных планов с участием Тютчева дело не дошло. Тем не менее благосклонность Николая I по отношению к нему выразилась в том, что уволенному ранее дипломату было позволено вернуться на службу в Министерство иностранных дел в марте 1845 г., а через месяц — восстановиться в придворном чине камергера.

Точная дата составления публикуемой записки неизвестна. Скорее всего, она подготовлена в первой половине 1845 г. О ней 15 июня этого года упоминает М. П. Погодин в дневнике: «Поутру Тютчев. О политике. Он привез мне свой мемуар» (ЛН-2. С. 14). Именно со стороны М. П. Погодина как представителя так называемой официальной народности, а также вообще в славянофильских кругах Тютчев должен был встретить сочувствие. Что же касается других направлений общественного мнения, то среди либералов и западников реакция была далекой от согласия и приятия. В первой декаде октября 1845 г. А. И. Тургенев вступает в оживленную переписку с П. А. Вяземским и досадует, что их общий друг «написал статью для государя (об общей политике) — грезы неосновательные и противные прежним его убеждениям…» (ОА-4. С. 326). А. И. Тургенев еще подчеркивает, что Тютчев может быть полезен России «только просвещенным умом своим, а не проектами восточными и, следовательно, противо-европейскими и, следовательно, антихристианскими и античеловеческими» (там же). Ранее он сообщал Н. И. Тургеневу в Париж, что получил от сестры Тютчева (в замужестве Д. И. Сушковой) копию его записки царю и «исполнился негодования, особливо подумав, для кого она писана…» (цит. по: Осповат А. Л. Новонайденный политический меморандум Тютчева: К истории создания // НЛО. 1992. № 1. С. 90). А в середине сентября А. И. Тургенев уведомляет брата, что посылает ему среди прочих материалов и «знаменитую записку Тютчева императору, служащую продолжением напечатанного его письма, адресованного редактору “Allgemeine Zeitung”, которое вам известно. Он имел 6000 рублей Wartgeld (вознаграждение — нем.), и нынче ему обещают дипломатический пост. Замаранные строки в конце записки содержат довольно ясный намек на пользу, которую он мог бы принести, если бы доверили ему редактирование статей о России для иностранных газет. Покажите эту записку ‹А. де› Сиркуру, но не потеряйте, ибо ей цены нет» (там же).

Неизвестно мнение о «мемуаре» Тютчева А. де Сиркура, французского публициста, женатого на русской и интересовавшегося общественными процессами в России, о чем свидетельствует его переписка с П. Я. Чаадаевым и написанный им для издававшегося во Франции журнала «Le Chrétien» некролог А. И. Тургеневу. Брат же последнего реагировал однозначно: «Не о наших и не наших, не об истории Византии и ее наследии следует помышлять русским, у коих сердце бьется любовью к их земле, а о голоде и холоде, о палках и кнуте, одним словом, о рабстве и его уничтожении» (ОА-4. С. 333).

В переписке с П. А. Вяземским А. И. Тургенев акцентирует тему «вознаграждения» и антизападную «восточность» тютчевского проекта и просит первого 15 сентября 1845 г.: «Скажи Тютчеву, чтобы он скорее возвращался на свежий воздух, да хоть в Турин. Понимаю его по несчастию, но извинить не могу: “Не о хлебе едином жив будет человек”. Грустно, очень грустно!» (там же. С. 322). В ответном письме от 29 сентября 1845 г. П. А. Вяземский возражал и спрашивал: «Что ты там городишь вздор о Тютчеве? Что ты в нем понимаешь, но чего извинить не можешь, и зачем посылаешь его хотя в Турин? Все это кюстиновщина ‹…› Нечего в нем извинять, потому что он пока служит из чести и только что считается на службе…» (СН. 1911. Кн. 14. С. 510). На «кюстиновщину» А. И. Тургенев отвечает 6 октября 1845 г. «хомяковщиной», которой Запад опасается и по-своему трансформирует ее: «А Т[ютчев] нехорошо делает, что пишет такие записки: в Москве — это смешная хомяковщина, а в “Аугсбургской Газете” она обращается в политические затеи, коих невежественная Европа все еще боится, и оттого — лишние войска у ней и у нас. Sapienti sat (Для понимающего достаточно — лат.)» (ОА-4. С. 324). Через день А. И. Тургенев упоминает о «вознаграждении» и вновь заводит речь о «неосновательных грезах» Тютчева, переводящихся «в угрозы Европе», и упрекает П. А. Вяземского вместе с его единомышленниками в «равнодушии к мнениям, от коих если не зарождаются, то умножаются рекрутские наборы…» (там же. С. 326). 13 октября 1845 г. П. А. Вяземский отвечал ему, что не знает, какая записка имеется в виду, «но во всяком случае не за то дали ему 6000 рублей, которых между прочим ему не давали ‹…› Могу тебя уверить, что он очень здраво, светло и независимо судит о европейской политике и о нашей. Во всяком случае отчего восточные проекты должны неминуемо быть и идти европейскими, т. е. принимая слово Европа в смысле цивилизации?» (СН. Кн. 14. С. 513). Возможно, П. А. Вяземский был знаком не с одним «проектом» Тютчева или не знал к тому времени текста записки, однако образ мыслей автора он ясно представлял и (в отличие от А. И. Тургенева) разделял.

Записка Николаю I, по существу, еще не комментировалась в ее историософском содержании, хотя оно непосредственно связано с системой и полнотой тютчевской мысли, а также с основополагающими идеями трактата «Россия и Запад». Первый публикатор оставляет в стороне это содержание, характеризует его как непомерно разросшееся и объясняемое прагматическими целями (желание Тютчева напомнить о себе императору) и сосредоточивает свое основное внимание на биографическом контексте (НЛО. 1992. № 1. С. 90–96). Связывая обе записки 1843 и 1845 гг. в единое целое, он ставит акцент на карьерных надеждах их автора, его хлопотах по возвращению на государственную службу и стремлении якобы «выслужиться перед императором» (там же. С. 96). Однако картина, выстраиваемая им с помощью достоверных фактов и гипотетических «мостиков» между ними, на самом деле не является столь однозначной и укороченной ни в личностно-биографическом, ни тем более в политическом и историософском планах, что чревато подменой идейных мотивов меркантильными интересами. Карьерные соображения занимали далеко не первое место в сознании Тютчева, вопрошавшего позднее в одном из писем: «Главное тут в слове служить, этом, по преимуществу, русском понятии — только кому служить?» (Изд. 1984. С. 287). Свою деятельность на любом поприще он воспринимал как служение национальным интересам России, которые в 1840-х гг. осознавал в контексте тысячелетней истории, что и отражено в публикуемом документе. Именно отсутствие такого сознания нередко удручало Тютчева, размышлявшего позднее о правительственном кретинизме, т. е. неспособности «различать наше я от нашего не я», о политике «личного тщеславия», подчиняющей себе национальные интересы страны, о «жалком воспитании» правящих классов, увлекшихся «ложным направлением» подражания Западу: «…и именно потому, что это отклонение началось в столь отдаленном прошлом и теперь так глубоко, я и полагаю, что возвращение на верный путь будет сопряжено с долгими и весьма жестокими испытаниями» (Изд. 1984. С. 239). Этот вывод из письма к жене от 17 сентября 1855 г. перекликается с оценкой сложившегося положения вещей в письме к М. П. Погодину от 11 октября того же года: «Теперь, если мы взглянем на себя, т. е. на Россию, чтó мы видим?.. Сознание своего единственного исторического значения ею совершенно утрачено, по крайней мере в так называемой образованной, правительственной России» (ЛН-1. С. 422). И в 1860-х гг. поэт повторяет: «В правительственных сферах, вопреки осязательной необходимости, все еще упорствуют влияния, отчаянно отрицающие Россию, живую, историческую Россию, и для которых она вместе — и соблазн, и безумие…» (там же. С. 276). Более того, он обнаруживает, что «наш высоко образованный политический кретинизм, даже с некоторою примесью внутренней измены», может окончательно завладеть страной и что «клика, находящаяся сейчас у власти, проявляет деятельность положительно антидинастическую. Если она продержится, то приведет господствующую власть к тому, что она ‹…› приобретет антирусский характер» (там же. С. 330). Тогда России грозит опасность погибнуть от бессознательности, подобно человеку, который утратил чувство самосознания и держится на чужой привязи: «государство бессознательное гибнет…» (там же. С. 372). В письме к И. С. Аксакову от 29 сентября 1868 г. Тютчев пересказывает разговор Николая I с графом П. Д. Киселевым: «…беседуя с ним о каком-то политическом вопросе, покойный государь сказал ему: “Я бы мог подкрепить мои доводы примерами из истории, но в том-то и беда, что истории-то меня учили на медные гроши”. — Слово это и теперь применимо ко всем почти правительствующим, — и потому следовало бы, чтобы печать, без желчи, без иронии, в самых ласковых и мягких выражениях сказала бы им: Вы все люди прекрасные, благонамеренные, даже хорошие патриоты, но всех вас плохо, очень плохо учили истории, и потому нет ни одного вопроса, который бы ‹вы› постигали в его историческом значении, с его исторически-непреложным характером. — И затем следовало бы сделать перечень ‹таких вопросов›, короткий, но осязательный, указывая на их глубокие, глубоко скрытые в исторической почве корни» (там же. С. 343). Составленная Тютчевым 23 годами ранее записка для Николая I и как бы стала перечнем корневых вопросов, а также попыткой оказать влияние на степень сознательности государства и на преодоление «двойного неведения» (европейского и отечественного) принципов исторического бытия России, чем и объясняется ее «разросшаяся» историософская часть и призыв не терять из виду «всех этих общих исторических соображений». Поэт стремился довести до царя образ мыслей, который складывался у него в 1840-х гг. и правда которого находила отклик в обществе. Что же касается его практических рекомендаций по отношению к печати за рубежом, то они продиктованы политико-идеологическим контекстом — размахом и накалом русофобии, которая встречалась «нашим молчанием», не находила адекватной реакции в правительственных кругах и требовала активного и серьезного противодействия. На отсутствие такого противодействия сетовал А. И. Герцен: «Бедный русский народ! Некому возвысить голос в его защиту!» (Герцен. Т. 7. С. 308).