La question Romaine



  Si, parmi les questions du jour ou plutôt du siècle, il en est une qui résume et concentre comme dans un foyer toutes les anomalies, toutes les contradictions et toutes les impossibilités contre lesquelles se débat l’Europe Occidentale, c’est assurément la question romaine.

  Et il n’en pouvait être autrement, grâce à cette inexorable logique que Dieu a mise, comme une justice cachée, dans les événements de ce monde. La profonde et irréconciliable scission qui travaille depuis des siècles l’Occident, devait trouver enfin son expression suprême, elle devait pénétrer jusqu’à la racine de l’arbre. Or, c’est un titre de gloire que personne ne contestera à Rome: elle est encore de nos jours, comme elle l’a toujours été, la racine du monde occidental. Il est douteux toutefois, malgré la vive préoccupation que cette question suscite, qu’on se soit rendu un compte exact de tout ce qu’elle contient.

  Ce qui contribue probablement à donner le change sur la nature et sur la portée de la question telle qu’elle vient de se poser, c’est d’abord la fausse analogie de ce que nous avons vu arriver à Rome avec certains antécédents de ses révolutions antérieures; c’est aussi la solidarité très réelle qui rattache le mouvement actuel de Rome au mouvement général de la révolution européenne. Toutes ces circonstances accessoires, qui paraissent expliquer au premier abord la question romaine, ne servent en réalité qu’à en dissimuler la profondeur.

  Non, certes, ce n’est pas là une question comme une autre — car non seulement elle touche à tout dans l’Occident, mais on peut même dire qu’elle le déborde.

  On ne serait assurément pas accusé de soutenir un paradoxe ou d’avancer une calomnie en affirmant qu’à l’heure qu’il est, tout ce qui reste encore de Christianisme positif à l’Occident, se rattache, soit explicitement, soit par des affinités plus ou moins avouées, au Catholicisme Romain dont la Papauté, telle que les siècles l’ont faite, est évidemment la clef de voûte et la condition d’existence.

  Le Protestantisme avec ses nombreuses ramifications, après avoir fourni à peine une carrière de trois siècles, se meurt de décrépitude dans tous les pays où il avait regné jusqu’à présent, l’Angleterre seule exceptée; — ou s’il révèle encore quelques éléments de vie, ces éléments aspirent à rejoindre Rome. Quant aux doctrines religieuses qui se produisent en dehors de toute communauté avec l’un ou l’autre de ces deux symboles, ce ne sont évidemment que des opinions individuelles.

  En un mot: la Papauté — telle est la colonne unique qui soutient tant bien que mal en Occident tout ce pan de l’édifice chrétien resté debout après la grande ruine du seizième siècle et les écroulements successifs qui ont eu lieu depuis. Maintenant c’est cette colonne que l’on se dispose à attaquer par sa base.

  Nous connaissons fort bien toutes les banalités, tant de la presse quotidienne que du langage officiel de certains gouvernements, dont on a l’habitude de se servir pour masquer la réalité: on ne veut pas toucher à l’institution religieuse de la Papauté, — on est à genoux devant elle, — on la respecte, on la maintiendra, — on ne conteste même pas à la Papauté son autorité temporelle, — on prétend seulement en modifier l’exercice. On ne lui demandera que des concessions reconnues indispensables et on ne lui imposera que des réformes parfaitement légitimes. Il y a dans tout ceci passablement de mauvaise foi et surabondamment d’illusions.

  Il y a certainement de la mauvaise foi, même de la part des plus candides, à faire semblant de croire que des réformes sérieuses et sincères, introduites dans le régime actuel de l’Etat Romain, puissent ne pas aboutir dans un temps donné à une sécularisation complète de cet Etat.

  Mais la question n’est même pas là: la véritable question est de savoir au profit de qui se ferait cette sécularisation, c’est-à-dire quels seront: la nature, l’esprit et les tendances du pouvoir auquel vous remettriez l’autorité temporelle après en avoir dépouillé la Papauté? — Car, vous ne sauriez vous le dissimuler, c’est sous la tutelle de ce nouveau pouvoir que la Papauté serait désormais appelée à vivre.

  Et c’est ici que les illusions abondent. Nous connaissons le fétichisme des Occidentaux pour tout ce qui est forme, formule et mécanisme politique. Ce fétichisme est devenu comme une dernière religion de l’Occident; mais, à moins d’avoir les yeux et l’esprit complètement fermés et scellés a toute expérience comme à toute évidence, comment, après ce qui vient de se passer, parviendrait-on encore à se persuader que dans l’état actuel de l’Europe, de l’Italie, de Rome, les institutions libérales ou semi-libérales que vous aurez imposées au Pape resteraient longtemps aux mains de cette opinion moyenne, modérée, mitigée, telle que vous vous plaisez à la rêver dans l’intérêt de votre thèse, qu’elles ne seraient point promptement envahies par la révolution et transformées aussitôt en machines de guerre pour battre en brèche, non pas seulement la souveraineté temporelle du Pape, mais bien l’institution religieuse elle-même. Car vous auriez beau recommander au principe révolutionnaire, comme l’Eternel à Satan, de ne molester que le corps du fidèle Job sans toucher à son âme, soyez bien convaincus que la révolution, moins scrupuleuse que l’ange des ténèbres, ne tendrait nul compte de vos injonctions.

  Toute illusion, toute méprise à cet égard sont impossibles pour qui a bien réellement compris ce qui fait le fond du débat qui s’agite en Occident — ce qui en est devenu depuis des siècles la vie même; vie anormale mais réelle, maladie qui ne date pas d’hier et qui est toujours encore en voie de progrès. Et s’il se rencontre si peu d’hommes qui ont le sentiment de cette situation, cela prouve seulement que la maladie est déjà bien avancée.

  Nul doute, quant à la question romaine, que la plupart des intérêts qui réclament des réformes et des concessions de la part du Pape sont des intérêts honnêtes, légitimes et sans arrière-pensée; qu’une satisfaction leur est due et que même elle ne saurait leur être plus longtemps refusée. Mais telle est l’incroyable fatalité de la situation, que ces intérêts d’une nature toute locale et d’une valeur comparativement médiocre dominent et compromettent une question immense. Ce sont de modestes et inoffensives habitations de particuliers situées de telle sorte qu’elles commandent une place de guerre et, malheureusement, l’ennemi est aux portes.

  Car encore une fois la sécularisation de l’Etat romain est au bout de toute réforme sincère et sérieuse qu’on voudrait y introduire, et d’autre part la sécularisation dans les circonstances présentes ne serait qu’un désarmement devant l’ennemi — une capitulation…

  Eh bien, qu’est-ce à dire? que la question romaine posée dans ces termes est tout bonnement un labyrinthe sans issue; que l’institution papale par le développement d’un vice caché en est arrivée après une durée de quelques siècles à cette période de l’existence où la vie, comme on l’a dit, ne se faisait plus sentir que par une difficulté d’être? Que Rome qui a fait l’Occident à son image se trouve comme lui acculée à une impossibilité? Nous ne disons pas le contraire…

  Et c’est ici qu’éclate visible comme le soleil cette logique providentielle qui régit comme une loi intérieure les événements de ce monde.

  Huit siècles seront bientôt révolus depuis le jour où Rome a brisé le dernier lien qui la rattachait à la tradition orthodoxe de l’Eglise universelle. — Ce jour-là Rome en se faisant une destinée à part a décidé pour des siècles de celle de l’Occident.

  On connaît généralement les différences dogmatiques qui séparent Rome de l’Eglise orthodoxe. Au point de vue de la raison humaine cette différence, tout en motivant la séparation, n’explique pas suffisamment l’abîme qui c’est creusé non pas entre les deux Eglises — puisque l’Eglise est Une et Universelle — mais entre les deux mondes, les deux humanités pour ainsi dire qui ont suivi ces deux drapeaux différents.

  Elle n’explique pas suffisamment comment ce qui a dévié alors, a dû de toute nécessité aboutir au terme où nous le voyons arriver aujourd’hui.

  Jésus-Christ avait dit: «Mon Royaume n’est pas de ce monde»; — eh bien, il s’agit de comprendre comment Rome, après s’être séparée de l’Unité, s’est crue en droit, dans un intérêt qu’elle a identifié avec l’intérêt même du christianisme, d’organiser un Royaume du Christ comme un royaume du monde.

  Il est très difficile, nous le savons bien, dans les idées de l’Occident de donner à cette parole sa signification légitime; on sera toujours tenter de l’expliquer, non pas dans le sens orthodoxe, mais dans un sens protestant. Or, il y a entre ces deux sens la distance, qui sépare ce qui est divin de ce qui est humain. Mais pour être séparée par cette incommensurable distance, la doctrine orthodoxe, il faut le reconnaître, n’est guère plus rapprochée de celle de Rome — et voici pourquoi:

  Rome, il est vrai, n’a pas fait comme le Protestantisme, elle n’a point supprimé le centre chrétien qui est l’Eglise, au profit du moi humain — mais elle l’a absorbé dans le moi romain. — Elle n’a point nié la tradition, elle s’est contentée de la confisquer à son profit. Mais usurper sur ce qui est divin n’est-ce pas aussi le nier?.. Et voilà ce qui établit cette redoutable, mais incontestable solidarité qui rattache à travers les temps l’origine du Protestantisme aux usurpations de Rome. Car l’usurpation a cela de particulier que non-seulement elle suscite la révolte, mais crée encore à son profit une apparence de droit.

  Aussi l’école révolutionnaire moderne ne s’y est-elle pas trompée. La révolution, qui n’est que l’apothéose de ce même moi humain arrivé à son entier et plein épanouissement, n’a pas manqué de reconnaître pour siens et de saluer comme ses deux glorieux maîtres Luther aussi bien que Grégoire VII. La voix du sang lui a parlé et elle a adopté l’un en dépit de ses croyances chrétiennes comme elle a presque canonisé l’autre, tout pape qu’il était.

  Mais si le rapport évident qui lie les trois termes de cette série est le fond même de la vie historique de l’Occident, il est tout aussi incontestable qu’on ne saurait lui assigner d’autre point de départ que cette altération profonde que Rome a fait subir au principe chrétien par l’organisation qu’elle lui a imposée.

  Pendant des siècles l’Eglise d’Occident, sous les auspices de Rome, avait presque entièrement perdu le caractère que la loi de son origine lui assignait. Elle avait cessé d’être au milieu de la grande société humaine une société de fidèles librement réunie en esprit et en vérité sous la loi du Christ. Elle était devenue une institution, une puissance politique — un Etat dans l’Etat. A vrai dire, pendant la durée du moyen-âge, l’Eglise en Occident n’était autre chose qu’une colonie romaine établie dans un pays conquis.

  C’est cette organisation qui, en rattachant l’Eglise à la glèbe des intérêts terrestres, lui avait fait, pour ainsi dire, des destinées mortelles. En incarnant l’élément divin dans un corps infirme et périssable, elle lui a fait contracter toutes les infirmités comme tous les appétits de la chair. De cette organisation est sortie pour l’Eglise romaine, par une fatalité providentielle, — la nécessité de la guerre, de la guerre matérielle, nécessité qui, pour une institution comme l’Eglise, équivalait à une condamnation absolue. De cette organisation sont nés ce conflit de prétentions et cette rivalité d’intérêts qui devaient forcément aboutir à une lutte acharnée entre le Sacerdoce et l’Empire — à ce duel vraiment impie et sacrilège qui en se prolongeant à travers tout le moyen-âge a blessé à mort en Occident le principe même de l’autorité.

  De là tant d’excès, de violences, d’énormités accumulés pendant des siècles pour étayer ce pouvoir matériel dont Rome ne croyait pas pouvoir se passer pour sauvegarder l’Unité de l’Eglise et qui néanmoins ont fini, comme ils devaient finir, par briser en éclats cette Unité prétendue. Car, on ne saurait le nier, l’explosion de la Réforme au seizième siècle n’a été dans son origine que la réaction du sentiment chrétien trop longtemps froissé, contre l’autorité d’une Eglise qui sous beaucoup de rapports ne l’était plus que de nom. — Mais comme depuis des siècles Rome s’était soigneusement interposée entre l’Eglise universelle et l’Occident, les chefs de la Réforme, au lieu de porter leurs griefs au tribunal de l’autorité légitime et compétente, aimèrent mieux en appeler au jugement de la conscience individuelle — c’est-à-dire qu’ils se firent juges dans leur propre cause.

  Voilà l’écueil sur lequel la réforme du seizième siècle est venue échouer. Telle est, n’en déplaise à la sagesse des docteurs de l’Occident, la véritable et la seule cause qui a fait dévier ce mouvement de la réforme — chrétien à son origine, jusqu’à la faire aboutir à la négation de l’autorité de l’Eglise et, par suite, du principe même de toute autorité. Et c’est par cette brèche, que le

  Protestantisme a ouverte pour ainsi dire à son insu, que le principe anti-chrétien a fait plus tard irruption dans la société de l’Occident.

  Ce résultat était inévitable, car le moi humain livré à lui-même est anti-chrétien par essence. La révolte, l’usurpation du moi ne datent pas assurément des trois derniers siècles, mais ce qui alors était nouveau, ce qui se produisait pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, c’était de voir cette révolte, cette usurpation élevées à la dignité d’un principe et s’exerçant à titre d’un droit essentiellement inhérent à la personnalité humaine.

  II ne fallait pas moins que la venue au monde du Christianisme pour inspirer à l’homme des prétentions aussi altières, comme il ne fallait pas moins que la présence du souverain légitime pour rendre la révolte complète et l’usurpation flagrante.

  Depuis ces trois derniers siècles la vie historique de l’Occident n’a donc été, et n’a pu être, qu’une guerre incessante, un assaut continuel livré à tout ce qu’il y avait d’éléments chrétiens dans la composition de l’ancienne société occidentale. Ce travail de démolition a été long, car avant de pouvoir s’attaquer aux institutions il avait fallu détruire ce qui en faisait le ciment: c’est-à-dire les croyances.

  Ce qui fait de la première révolution française une date à jamais mémorable dans l’histoire du monde, c’est qu’elle a inauguré pour ainsi dire l’avènement de l’idée anti-chrétienne aux gouvernements de la société politique.

  Que cette idée est le caractère propre et comme l’âme elle-même de la Révolution, il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner quel est son dogme essentiel, — le dogme nouveau qu’elle a apporté au monde. C’est évidemment le dogme de la souveraineté du peuple. Or, qu’est-ce que la souveraineté du peuple, sinon celle du moi humain multiplié par le nombre — c’est-à-dire appuyé sur la force? Tout ce qui n’est pas ce principe n’est plus la révolution et ne saurait avoir qu’une valeur purement relative et contingente. Voilà pourquoi, soit dit en passant, rien n’est plus niais, ou plus perfide que d’attribuer aux institutions politiques que la Révolution a créées, une autre valeur que celle-là. Ce sont des machines de guerre admirablement appropriées à l’usage pour lequel elles ont été faites, mais qui en dehors de cette destination ne sauraient jamais, dans une société régulière, trouver d’emploi convenable.

  La Révolution d’ailleurs a pris soin elle-même de ne nous laisser aucun doute sur sa véritable nature en formulant ainsi ses rapports vis-à-vis du christianisme: «l’Etat comme tel n’a point de religion». — Car tel est le Credo de l’Etat moderne.

  Voilà, à vrai dire, la grande nouveauté que la Révolution a apportée au monde. Voilà son oeuvre propre, essentielle — un fait sans antécédents dans l’histoire des sociétés humaines.

  C’était la première fois qu’une société politique acceptait pour la régir un Etat parfaitement étranger à toute sanction supérieure à l’homme; un Etat qui déclarait qu’il n’avait point d’âme ou que s’il en avait une, cette âme n’était point religieuse. — Car, qui ne sait que même dans l’antiquité païenne, dans tout ce monde de l’autre côté de la croix, placé sous l’empire de la tradition universelle que le paganisme a bien pu défigurer mais sans l’interrompre, — la cité, l’Etat, étaient avant tout une institution religieuse. C’était comme un fragment détaché de la tradition universelle qui en s’incarnant dans une société particulière se constituait comme un centre indépendant. C’était pour ainsi dire de la religion localisée, matérialisée.

  Nous savons fort bien que cette prétendue neutralité en matière religieuse n’est pas une chose sérieuse de la part de la Révolution. Elle-même connaît trop bien la nature de son adversaire pour ne pas savoir que vis-à-vis de lui la neutralité est impossible: «Qui n’est pas pour moi est contre moi». En effet, pour offrir la neutralité au christianisme il faut déjà avoir cessé d’être chrétien. Le sophisme de la doctrine moderne échoue ici contre la nature toute-puissante des choses. Pour que cette prétendue neutralité eût un sens, pour qu’elle fût autre chose qu’un mensonge et un piège, il faudrait de toute nécessité que l’Etat moderne consentît à se dépouiller de tout caractère d’autorité morale, qu’il se résignât à n’être qu’une simple institution de police, un simple fait matériel, incapable par nature d’exprimer une idée morale quelconque. — Soutiendra-t-on sérieusement que la Révolution accepte pour l’Etat qu’elle a créé et qui la représente une condition semblable, non seulement humble, mais impossible?.. Elle l’accepte si peu que d’après sa doctrine bien connue elle ne fait dériver l’incompétence de la loi moderne en matière religieuse que de la conviction où elle est que la morale, dépouillée de toute sanction surnaturelle, suffit aux destinées de la société humaine. Cette proposition peut être vraie ou fausse, mais cette proposition, on l’avouera, est toute une doctrine, et, pour tout homme de bonne foi, une doctrine qui équivaut à la négation la plus complète de la vérité chrétienne.

  Aussi, en dépit de cette prétendue incompétence et de sa neutralité constitutionnelle en matière de religion, nous voyons que partout où l’Etat moderne s’est établi, il n’a pas manqué de réclamer et d’exercer vis-à-vis de l’Eglise la même autorité et les mêmes droits que ceux qui avaient appartenu aux anciens pouvoirs. Ainsi en France, par exemple, dans ce pays de logique par excellence, la loi a beau déclarer que l’Etat comme tel n’a point de religion, celui-ci, dans ses rapports à l’égard de l’Eglise catholique, n’en persiste pas moins à se considérer comme l’héritier parfaitement légitime du Roi très chrétien, — du fils aîné de cette Eglise.

  Rétablissons donc la vérité des faits. L’Etat moderne ne proscrit les religions d’Etat que parce qu’il a la sienne — et cette religion c’est la Révolution. Maintenant, pour en revenir à la question romaine, on comprendra sans peine la position impossible que l’on prétend faire à la Papauté en l’obligeant à accepter pour sa souveraineté temporelle les conditions de l’Etat moderne. La Papauté sait fort bien quelle est la nature du principe dont il relève. Elle le comprend d’instinct, la conscience chrétienne du prêtre dans le Pape l’en avertirait au besoin. Entre la Papauté et ce principe il n’y a point de transaction possible; car ici une transaction ne serait pas une pure concession de pouvoir, ce serait tout bonnement une apostasie. — Mais, dira-t-on, pourquoi le Pape n’accepterait-il pas les institutions sans le principe? — C’est encore là une des illusions de cette opinion soi-disant modérée, qui se croit éminemment raisonnable et qui n’est qu’inintelligente. Comme si des institutions pouvaient se séparer du principe qui les a créées et qui les fait vivre… Comme si le matériel d’institutions privées de leur âme était autre chose qu’un attirail mort et sans utilité — un véritable encombrement. D’ailleurs les institutions politiques ont toujours en définitive la signification que leur attribuent, non pas ceux qui les donnent, mais ceux qui les obtiennent — surtout quand ils vous les imposent.

  Si le Pape n’eût été que prêtre, c’est-à-dire si la Papauté fût restée fidèle à son origine, la Révolution n’aurait eu aucune prise sur elle, car la persécution n’en est pas une. Mais c’est l’élément mortel et périssable qu’elle s’est identifié qui la rend maintenant accessible à ses coups. C’est là le gage que depuis des siècles la Papauté romaine a donné par avance à la Révolution.

  Et c’est ici, comme nous l’avons dit, que la logique souveraine de l’action providentielle s’est manifestée avec éclat. De toutes les institutions que la Papauté a enfantées depuis sa séparation d’avec l’Eglise Orthodoxe, celle qui a le plus profondément marqué cette séparation, qui la le plus aggravée, le plus consolidée, c’est sans nul doute la souveraineté temporelle du Pape. Et c’est précisément contre cette institution que nous voyons la Papauté venir se heurter aujourd’hui.

  Depuis longtemps assurément le monde n’avait rien eu de comparable au spectacle qu’a offert la malheureuse Italie pendant les derniers temps qui ont précédé ses nouveaux désastres. Depuis longtemps nulle situation, nul fait historique n’avaient eu cette physionomie étrange. Il arrive parfois que des individus à la veille de quelque grand malheur se trouvent, sans motif apparent, subitement pris d’un accès de gaieté frénétique, d’hilarité furieuse — eh bien, ici c’est un peuple tout entier qui a été tout à coup saisi d’un accès de cette nature. Et cette fièvre, ce délire s’est soutenu, s’est propagé pendant des mois. Il y a eu un moment où il avait enlacé comme d’une chaîne électrique toutes les classes, toutes les conditions de la société et ce délire si intense, si général, avait adopté pour mot d’ordre le nom d’un Pape!..

  Que de fois le pauvre prêtre chrétien au fond de sa retraite n’a-t-il pas dû frémir au bruit de cette orgie dont on le faisait le dieu! Que de fois ces vociférations d’amour, ces convulsions d’enthousiasme n’ont-elles pas dû porter la consternation et le doute dans l’âme de ce chrétien livré en proie à cette effrayante popularité!

  Ce qui surtout devait le consterner, lui, le Pape, c’est qu’au fond de cette popularité immense, à travers toute cette exaltation des masses, quelque effrénée qu’elle fût, il ne pouvait méconnaître un calcul et une arrière-pensée.

  C’était la première fois que l’on affectait d’adorer le Pape en le séparant de la Papauté. Ce n’est pas assez dire: tous ces hommages, toutes ces adorations ne s’adressaient à l’homme que parce que l’on espérait trouver en lui un complice contre l’institution. En un mot, on voulait fêter le Pape en faisant un feu de joie de la Papauté. Et ce qu’il y avait de particulièrement redoutable dans cette situation, c’est que ce calcul, cette arrière-pensée n’étaient pas seulement dans l’intention des partis, ils se retrouvaient aussi dans le sentiment instinctif des masses. Et rien assurément ne pouvait mieux mettre à nu toute la fausseté et toute l’hypocrisie de la situation que de voir l’apothéose décernée au chef de l’Eglise Catholique, au moment même où la persécution se déchaînait plus ardente que jamais contre l’ordre des Jésuites.

  L’institution des Jésuites sera toujours un problème pour l’Occident. C’est encore là une de ces énigmes dont la clef est ailleurs. On peut dire avec vérité que la question des Jésuites tient de trop près à la conscience religieuse de l’Occident pour qu’il puisse jamais la résoudre d’une manière entièrement satisfaisante.

  En parlant des jésuites, en cherchant à les soumettre à une appréciation équitable, il faut commencer par mettre hors de cause tous ceux (et leur nom est légion) pour qui le mot de jésuite n’est plus qu’un mot de passe, un cri de guerre. Certes, de toutes les apologies que l’on a essayées en faveur de cet ordre, il n’en est pas de plus éloquente, de plus convaincante que la haine, cette haine furieuse et implacable que lui ont vouée tous les ennemis de la Religion Chrétienne. Mais, ceci admis, on ne saurait se dissimuler que bien des catholiques romains les plus sincères, les plus dévoués à leur Eglise, depuis Pascal jusqu’à nos jours, n’ont cessé de génération en génération de nourrir une antipathie déclarée insurmontable contre cette institution. Cette disposition d’esprit dans une fraction considérable du monde catholique constitue peut-être une des situations les plus réellement saisissantes et les plus tragiques où il soit donné à l’âme humaine de se trouver placée.

  En effet, que peut-on imaginer de plus profondément tragique que le combat qui doit se livrer dans le cœur de l’homme, lorsque, partagé entre le sentiment de la vénération religieuse, de ce sentiment de piété plus que filiale, et une odieuse évidence, il s’efforce de récuser, de refouler le témoignage de sa propre conscience plutôt que de s’avouer: la solidarité réelle et incontestable qui lie l’objet de son culte à celui de son aversion. — Et cependant telle est la situation de tout catholique fidèle qui, aveuglé par son inimitié contre les jésuites, cherche à se dissimuler un fait d’une éclatante évidence, à savoir: la profonde, l’intime solidarité qui lie cet ordre, ses tendances, ses doctrines, ses destinées, aux tendances, aux doctrines, aux destinées de l’Eglise romaine et l’impossibilité absolue de les séparer l’un de l’autre, sans qu’il en résulte une lésion organique et une mutilation évidente. Car si, en se dégageant de toute prévention, de toute préoccupation de parti, de secte et même de nationalité, l’esprit appliqué à l’impartialité la plus absolue et le cœur rempli de charité chrétienne, on se place en présence de l’histoire et de la réalité et que, après les avoir interrogées l’une et l’autre, on se pose de bonne foi cette question: Qu’est-ce que les jésuites? voici, nous pensons, la réponse que l’on se fera: les jésuites sont des hommes pleins d’un zèle ardent, infatigable, souvent héroïque, pour la cause chrétienne et qui pourtant se sont rendus coupables d’un bien grand crime vis-à-vis du christianisme; — c’est que, dominés par le moi humain, non pas comme individus mais comme ordre, ils ont cru la cause chrétienne tellement liée à la leur propre — ils ont dans l’ardeur de la poursuite et dans l’émotion du combat si complètement oublié cette parole du Maître: «Que Ta volonté soit faite et non pas la mienne!» — qu’ils ont fini par rechercher la victoire de Dieu à tout prix, sauf celui de leur satisfaction personnelle. Or, cette erreur, qui a sa racine dans la corruption originelle de l’homme et qui a été d’une portée incalculable dans ses conséquences pour les intérêts du christianisme, n’est pas, tant s’en faut, un fait particulier à la Société de Jésus. Cette erreur, cette tendance, lui est si bien commune avec l’Eglise de Rome elle-même que l’on pourrait à bon droit dire que c’est elle qui les rattache l’une à l’autre par une affinité vraiment organique, par un véritable lien du sang. C’est cette communauté, cette identité de tendances qui fait de l’Institut des jésuites l’expression concentrée mais littéralement fidèle du catholicisme romain; qui fait pour tout dire que c’est le catholicisme romain lui-même, mais à l’état d’action, à l’état militant.

  Et voilà pourquoi cet ordre: «ballotté d’âge en âge» à travers les persécutions et le triomphe, l’outrage et l’apothéose, n’a jamais trouvé, et ne saurait trouver, en Occident, ni des convictions religieuses suffisamment désintéressées dans sa cause pour pouvoir l’apprécier, ni une autorité religieuse compétente pour le juger. Une fraction de la société occidentale, celle qui a résolument rompu avec le principe chrétien, ne s’attaque aux jésuites que pour pouvoir à couvert de leur impopularité mieux assurer les coups qu’elle adresse à son véritable ennemi. Quant à ceux des catholiques restés fidèles à Rome qui se sont faits les adversaires de cet ordre, bien qu’individuellement parlant ils puissent comme chrétiens être dans le vrai, toutefois comme catholiques romains ils sont sans armes contre lui, car en l’attaquant ils s’exposeraient toujours au danger de blesser l’Eglise romaine elle-même.

  Mais ce n’est pas seulement contre les jésuites, cette force vive du catholicisme, qu’on a cherché à exploiter la popularité moitié factice, moitié sincère dont on avait enveloppé le pape Pie IX. Un autre parti encore comptait aussi sur lui — une autre mission lui était réservée.

  Les partisans de l’indépendance nationale espéraient que, sécularisant tout à fait la Papauté au profit de leur cause, celui qui avant tout est prêtre, consentirait à se faire le gonfalonier de la liberté italienne. C’est ainsi que les deux sentiments les plus vivaces et les plus impérieux de l’Italie contemporaine: l’antipathie pour la domination séculière du clergé et la haine traditionnelle de l’étranger, du barbare, de l’Allemand, revendiquaient tous deux, au profit de leur cause, la coopération du Pape. Tout le monde le glorifiait, le déifiait même, mais à la condition qu’il se ferait le serviteur de tout le monde, et cela dans un sens qui n’était nullement celui de l’humilité chrétienne.

  Parmi les opinions ou les influences politiques qui venaient ainsi briguer son patronage en lui offrant leur concours, il y en avait une qui avait jeté précédemment quelque éclat parce qu’elle avait eu pour interprètes et pour apôtres quelques hommes d’un talent littéraire peu commun. A en croire les doctrines naïvement ambitieuses de ces théoriciens politiques, l’Italie contemporaine allait sous les auspices du Pontificat romain récupérer la primauté universelle et ressaisir pour la troisième fois le sceptre du monde. C’est-à-dire qu’au moment où l’établissement papal était secoué jusque dans ses fondements, ils proposaient sérieusement au Pape de renchérir encore sur les données du moyen-âge et lui offraient quelque chose comme un Califat chrétien — à la condition, bien entendu, que cette théocratie nouvelle s’exercerait avant tout dans l’intérêt de la nationalité italienne.

  On ne saurait, en vérité, assez s’émerveiller de cette tendance vers le chimérique et l’impossible qui domine les esprits de nos jours et qui est un des traits distinctifs de l’époque. Il faut qu’il y ait une affinité réelle entre l’utopie et la Révolution, car chaque fois que celle-ci, un moment infidèle à ses habitudes, veut créer au lieu de détruire, elle tombe infailliblement dans l’utopie. Il est juste de dire que celle à laquelle nous venons de faire allusion est encore une des plus inoffensives.

  Enfin vint un moment dans la situation donnée où, l’équivoque n’étant plus possible, la Papauté, pour ressaisir son droit, se vit obligée de rompre en visière aux prétendus amis du Pape. C’est alors que la Révolution jeta à son tour le masque et apparut au monde sous les traits de la république romaine.

  Quant à ce parti on le connaît maintenant, on l’a vu à l’œuvre. C’est le véritable, le légitime représentant de la Révolution en Italie. Ce parti-là considère la Papauté comme son ennemi personnel à cause de l’élément chrétien qu’il découvre en elle. Aussi n’en veut-il à aucun prix, pas même pour l’exploiter. Il voudrait tout simplement la supprimer et c’est par un motif semblable qu’il voudrait aussi supprimer tout le passé de l’Italie, toutes les conditions historiques de son existence comme entachées et infectées de catholicisme, se réservant de rattacher, par une pure abstraction révolutionnaire, l’existence du régime qu’il prétend fonder, aux antécédents républicains de l’ancienne Rome.

  Eh bien, ce qu’il y a de particulier dans cette brutale utopie, c’est que, quel que soit le caractère profondément anti-historique dont elle est empreinte, elle aussi a sa tradition bien connue dans l’histoire de la civilisation italienne. — Elle n’est après tout que la réminiscence classique de l’ancien monde païen, de la civilisation païenne, — tradition qui a joué un grand rôle dans l’histoire de l’Italie, qui s’est perpétuée à travers tout le passé de ce pays, qui a eu ses représentants, ses héros et même ses martyrs et qui, non contente de dominer presque exclusivement ses arts et sa littérature, a tenté à plusieurs reprises de se constituer politiquement pour s’emparer de la société tout entière. Et, chose remarquable, — chaque fois que cette tradition, celle tendance a essayé de renaître, elle est toujours apparue à la manière des revenants, invariablement attachée à la même localité — à celle de Rome.

  Arrivée jusqu’à nos jours, le principe révolutionnaire ne pouvait guère manquer de l’accueillir et de se l’approprier à cause de la pensée anti-chrétienne qui était en elle. Maintenant ce parti vient d’être abattu et l’autorité du Pape en apparence restaurée. Mais si quelque chose, il faut en convenir, pouvait encore grossir le trésor de fatalités que cette question romaine renferme, c’était de voir ce double résultat obtenu par une intervention de la France.

  Le lieu commun de l’opinion courante au sujet de cette intervention c’est de n’y voir, comme on le fait assez généralement, qu’un coup de tête ou une maladresse du gouvernement français. Ce qu’il y a de vrai à dire, à ce sujet, c’est que si le gouvernement français, en s’engageant dans cette question insoluble en elle-même, s’est dissimulé qu’elle était plus insoluble pour lui que pour tout autre, cela prouverait seulement de sa part une complète inintelligence tant de sa propre position que de celle de la France… ce qui d’ailleurs est fort possible, nous en convenons.

  En général on s’est trop habitué en Europe, dans ces derniers temps, à résumer l’appréciation que l’on fait des actes ou plutôt des velléités d’action de la politique française par une phrase devenue proverbiale: «La France ne sait ce qu’elle veut». — Cela peut être vrai, mais pour être parfaitement juste on devrait ajouter que la France ne peut pas savoir ce qu’elle veut. Car pour y réussir il faut avant tout avoir Une volonté — et la France depuis soixante ans est condamnée à en avoir deux.

  Et ici il ne s’agit pas de ce désaccord, de cette divergence d’opinions politiques ou autres qui se rencontrent dans tous les pays où la société par la fatalité des circonstances se trouve livrée au gouvernement des partis. II s’agit d’un fait bien autrement grave; il s’agit d’un antagonisme permanent, essentiel et à tout jamais insoluble, qui depuis soixante ans constitue, pour ainsi dire, le fond même de la conscience nationale en France. C’est l’âme de la France qui est divisée.

  La Révolution, depuis qu’elle s’est emparée de ce pays, a bien pu le bouleverser, le modifier, l’altérer profondément, mais elle n’a pu, ni ne pourra jamais se l’assimiler entièrement. Elle aura beau faire, il y a des éléments, des principes dans la vie morale de la France qui résisteront toujours — ou du moins aussi longtemps qu’il y aura une France au monde; tels sont: l’Eglise catholique avec ses croyances et son enseignement; le mariage chrétien et la famille, et même la propriété. D’autre part, comme il est à prévoir que la Révolution, qui est entrée non-seulement dans le sang, mais dans l’âme même de cette société, ne se décidera jamais à lâcher prise volontairement, et comme dans l’histoire du monde nous ne connaissons pas une formule d’exorcisme applicable à une nation tout entière, il est fort à craindre que l’état de lutte, mais d’une lutte intime et incessante, de scission permanente et pour ainsi dire organique, ne soit devenu pour bien longtemps la condition normale de la nouvelle société française.

  Et voilà pourquoi dans ce pays, où nous voyons depuis soixante ans se réaliser cette combinaison d’un Etat révolutionnaire par principe traînant à la remorque une société qui n’est que révolutionnée, le gouvernement, le pouvoir qui tient nécessairement des deux sans parvenir à les concilier, s’y trouve fatalement condamné à une position fausse, précaire, entourée de périls et frappée d’impuissance. Aussi avons-nous vu que depuis cette époque tous les gouvernements en France — moins un, celui de la Convention pendant la Terreur, — quelque fût la diversité de leur origine, de leurs doctrines et de leurs tendances, ont eu ceci en commun: c’est que tous, sans excepter même celui du lendemain de Février, ils ont subi la Révolution bien plus qu’ils ne l’ont représentée. Et il n’en pouvait être autrement. Car ce n’est qu’à la condition de lutter contre elle, tout en la subissant, qu’ils ont pu vivre. Mais il est vrai de dire que, jusqu’à présent du moins, ils ont tous péri à la tâche.

  Comment donc un pouvoir ainsi fait, aussi peu sûr de son droit, d’une nature aussi indécise, aurait-il eu quelque chance de succès en intervenant dans une question comme l’est cette question romaine? En se présentant comme médiateur ou comme arbitre entre la Révolution et le Pape, il ne pouvait guère espérer de concilier ce qui est inconciliable par nature. Et d’autre part il ne pouvait donner gain de cause à l’une des parties adverses sans se blesser lui-même, sans renier pour ainsi dire une moitié de lui-même. Ce qu’il pouvait donc obtenir par cette intervention à double tranchant, quelque émoussé qu’il fût, c’était d’embrouiller encore davantage ce qui déjà était inextricable, d’envenimer la plaie en l’irritant. C’est à quoi il a parfaitement réussi.

  Maintenant quelle est au vrai la situation du Pape à l’égard de ses sujets? Et quel est le sort probable réservé aux nouvelles institutions qu’il vient de leur accorder? — Ici malheureusement les plus tristes prévisions sont seules de droit. C’est le doute qui ne l’est pas.

  La situation, — c’est l’ancien état des choses, celui antérieur au règne actuel, celui qui dès lors croulait déjà sous le poids de son impossibilité, mais démesurément aggravé par tout ce qui est arrivé depuis. Au moral, par d’immenses déceptions et d’immenses trahisons; au matériel, par toutes les ruines accumulées.

  On connaît ce cercle vicieux où depuis quarante ans nous avons vu rouler et se débattre tant de peuples et tant de gouvernements. Des gouvernés n’acceptant les concessions que leur faisait le pouvoir, que comme un faible acompte payé à contrecœur par un débiteur de mauvaise foi. Des gouvernements qui ne voyaient dans les demandes qu’on leur adressait que les embûches d’un ennemi hypocrite. Eh bien, cette situation, cette réciprocité de mauvais sentiments, détestable et démoralisante partout et toujours, est encore grandement envenimée ici par le caractère particulièrement sacré du pouvoir et par la nature tout exceptionnelle de ses rapports avec ses sujets. Car, encore une fois, dans la situation donnée et sur la pente où l’on se trouve placé, non seulement par la passion des hommes, mais par la force même des choses, — toute concession, toute réforme, pour peu qu’elle soit sincère et sérieuse, pousse infailliblement l’Etat romain vers une sécularisation complète. La sécularisation, nul n’en doute, est le dernier mot de la situation. Et cependant le Pape, sans droit pour l’accorder même dans les temps ordinaires, puisque la souveraineté temporelle n’est pas son bien, mais celui de l’Eglise de Rome, — pourrait bien moins encore y consentir maintenant qu’il a la certitude que cette sécularisation, lors même qu’elle serait accordée à des nécessités réelles, tournerait en définitive au profit des ennemis jurés, non pas de son pouvoir seulement, mais de l’Eglise elle-même. Y consentir, ce serait se rendre coupable d’apostasie et de trahison tout à la fois. Voici pour le Pouvoir. Pour ce qui est des sujets, il est clair que cette antipathie invétérée contre la domination des prêtres, qui constitue tout l’esprit public de la population romaine, n’aura pas diminué par suite des derniers événements.

  Et si d’une part une semblable disposition des esprits suffit à elle seule pour faire avorter les réformes les plus généreuses et les plus loyales, d’autre part l’insuccès de ces réformes ne peut qu’ajouter infiniment à l’irritation générale, confirmer l’opinion dans sa haine pour l’autorité rétablie et — recruter pour l’ennemi.

  Voilà certes une situation parfaitement déplorable et qui a tous les caractères d’un châtiment providentiel. Car pour un prêtre chrétien quel plus grand malheur peut-on imaginer que celui de se voir ainsi fatalement investi d’un pouvoir qu’il ne peut exercer qu’au détriment des âmes et pour la ruine de la Religion!.. Non, en vérité, cette situation est trop violente, trop contre nature pour pouvoir se prolonger. Châtiment ou épreuve, il est impossible que la Papauté romaine reste longtemps encore enfermée dans ce cercle de feu sans que Dieu dans Sa miséricorde lui vienne en aide et lui ouvre une voie, une issue merveilleuse, éclatante, inattendue — ou, disons mieux, attendue depuis des siècles.

  Peut-être en est-elle séparée encore, elle — la Papauté — et l’Eglise soumise à ses lois, par bien des tribulations et bien des désastres; peut-être n’est-elle encore qu’à l’entrée de ces temps calamiteux. Car ce ne sera pas une petite flamme, ce ne sera pas un incendie de quelques heures que celui qui, en dévorant et réduisant en cendres des siècles entiers de préoccupations mondaines et d’inimitiés anti-chrétiennes, fera enfin crouler devant elle cette fatale barrière qui lui cachait l’issue désirée.

  Et comment à la vue de ce qui se passe, en présence de cette organisation nouvelle du principe du mal, la plus savante et la plus formidable que les hommes aient jamais vue, — en présence de ce monde du mal tout constitué et tout armé, avec son église d’irréligion et son gouvernement de révolte, — comment, disons-nous, serait-il interdit aux chrétiens d’espérer que Dieu daignera proportionner les forces de Son Eglise à Lui, à la nouvelle tâche qu’Il lui assigne? — Qu’à la veille des combats qui se préparent Il daignera lui restituer la plénitude de ses forces, et qu’à cet effet Lui-même, à son heure, viendra, de Sa main miséricordieuse, guérir au flanc de Son Eglise la plaie que la main des hommes y a faite — cette plaie ouverte qui saigne depuis huit cents ans!..

  L’Eglise Orthodoxe n’a jamais désespéré de cette guérison. Elle l’attend — elle y compte — non pas avec confiance, mais avec certitude. Comment ce qui est Un par principe, ce qui est Un dans l’Eternité, ne triompherait-il pas de la désunion dans le temps? En dépit de la séparation de plusieurs siècles et à travers toutes les préventions humaines elle n’a cessé de reconnaître que le principe chrétien n’a jamais péri dans l’Eglise de Rome; qu’il a toujours été plus fort en elle que l’erreur et la passion des hommes, et voilà pourquoi elle a la conviction intime qu’il sera plus fort que tous ses ennemis. Elle sait, de plus, qu’à l’heure qu’il est, comme depuis des siècles, les destinées chrétiennes de l’Occident sont toujours encore entre les mains de l’Eglise de

  Rome et elle espère qu’au jour de la grande réunion elle lui restituera intact ce dépôt sacré.

  Qu’il nous soit permis de rappeler, en finissant, un incident qui se rattache à la visite que l’Empereur de Russie a faite à Rome en 1846. On s’y souviendra peut-être encore de l’émotion générale qui l’a accueilli à son apparition dans l’église de Saint-Pierre — l’apparition de l’Empereur orthodoxe revenu à Rome après plusieurs siècles d’absence! et du mouvement électrique qui a parcouru la foule, lorsqu’on l’a vu aller prier au tombeau des Apôtres. Cette émotion était juste et légitime. L’Empereur prosterné n’y était pas seul. Toute la Russie était là prosternée avec lui. — Espérons qu’il n’aura pas prié en vain devant les saintes reliques.



  





КОММЕНТАРИИ:

Автограф неизвестен.

Списки — РГБ (Ф. 308. К. 1. Ед. хр. 14. Л. 1-13) рукой К. Пфеффеля, озаглавлен «La question romaine par l’auteur du mémoire sur la situation actuelle: 1849. Publié dans la Revue des Deux Mondes» («Римский вопрос, написанный автором записки о современном положении: 1849. Опубликовано в Ревю де Дё Монд»); Ф. 308. К. 1. Ед. хр. 15. Л. 1-12 — сделан Эрн. Ф. Тютчевой, озаглавлен «La question Romaine» («Римский вопрос»). Над заглавием запись: «Publié dans la Revue des Deux Mondes. Livraison du 1 janvier 1850» («Опубликовано в Ревю де Дё Монд в номере от 1 января 1850»). Тот же заголовок и на месте второй главы в плане трактата «Россия и Запад».

Первая публикация — RDM. 1850. Т. 5. 1 janvier. P. 119–133 с заглавием «La papauté et la question romaine au point de vue de Saint-Pétersbourg» (по копии К. Пфеффеля — см. ЛН-2. С. 239).

С указанием автора и впервые в рус. переводе (с правкой первых страниц И. С. Аксаковым) — РА. 1886. № 5. С. 35–51 со следующим комментарием П. И. Бартенева: «Во Французском подлиннике эта статья Ф. И. Тютчева озаглавлена: “La papauté et la question romaine au point de vue de Saint-Pétersbourg”. Статья писана для иностранцев, и нам кажется, что сочинитель, если бы писал по-русски, озаглавил бы ее так, как сделано в Русском нынешнем переводе. И то сказать, что 36 лет назад меньше было разницы между выражениями “Русская” и “Петербургская” точка зрения ‹…› Самостоятельное и веское слово Тютчева было одним из достопамятнейших проявлений русской мысли перед Западной Европою, и вот почему Р. Архив считает долгом своим познакомить с ним читателей» (РА. 1886. № 5. С. 33). В Изд. СПб., 1886 опубликован фр. текст (с. 546–571), ставший вместе с переводом (с. 461–487) источником для Изд. 1900 (с. 493–518 и 577–602), Изд. Маркса (с. 307–324 и 352–363) и для репринтного издания фр. и рус. текстов — Тютчев Ф. И. Политические статьи. С. 51–77 и 135–158, а также для издания в рус. переводе — Тютчев Ф. Русская звезда. С. 284–301; Тютчев Ф. И. Россия и Запад: Книга пророчеств. С. 37–63; в другом переводе — ПСС в стихах и прозе. С. 409–424.

Печатается по Изд. СПб., 1886. С. 546–571 (на фр. яз.).

Расхождения между первой публикацией и Изд. СПб., 1886 заключаются в разном членении абзацев, разбивок внутри отдельных предложений и в соответствующих пунктуационных изменениях. В первой публикации, в отличие от последующих, слова «christianisme», «église», «catholicisme», «protestantisme», «papauté», «pape», «état», «empereur», «révolution», «réforme, «unité» и ряд других, характерно начинавшихся в текстах Тютчева с прописной буквы, печатаются со строчной.



Статья, озаглавленная первоначально «La Papauté et la Question Romaine» («Папство и Римский вопрос») и законченная 1/13 октября 1849 г., в плане трактата «Россия и Запад» и в списках носит заглавие «La Question Romaine» («Римский вопрос»). Она вызвала наиболее оживленный, широкий и длительный интерес не только проблематикой, сопряженностью в ней религии и политики, «вечных» и «текущих» вопросов, но и тем, что была опубликована в одном из самых популярных европейских журналов RDM. Основанный в конце 1829 г. как литературное и туристическое издание, он вскоре стал активно печатать политические материалы и превратился в рупор Июльской монархии, ее короля Луи Филиппа в борьбе против притязаний легитимистов, республиканцев и социалистов. Число подписчиков неуклонно росло, и хотя февральские дни 1848 г. внесли смятение в сознание главного редактора Ф. Бюлоза и его сотрудников, RDM продолжал придерживаться своеобразного сочетания принципов либерализма и конституционной монархии, одобрив репрессивные действия кабинета Л. Э. Кавеньяка. «Цель Франсуа Бюлоза заключалась в том, чтобы сделать из журнала антиреволюционное знамя, объединить вокруг себя верных и ностальгирующих сторонников свергнутой монархии» (Broglie Gabriel de. Histoire politique de la Revue des Deux Mondes. P., 1979. P. 67). Борьба с республиканскими и социалистическими идеями, защита деловых людей и крупных собственников, критика популярных «социальных теорий» как «устаревших мечтаний», поддержка запретительных мер против политических клубов, сомнение в необходимости неограниченного и всеобщего избирательного права, беспокойство перед исчезновением традиционных и моральных ценностей, понятий долга и чувства семьи, перед издержками безбрежной свободы печати и другие подобные темы и мотивы звучали в RDM. Антиреволюционный пафос статьи не мог не привлекать редакцию. Однако критика Тютчевым современной западной цивилизации и ее католических истоков никак не совпадала с позицией журнала.

9/21 октября 1849 г. Эрн. Ф. Тютчева писала своему брату К. Пфеффелю: «На днях, как только представится возможность, я пошлю вам новое произведение моего мужа. Это вторая глава труда, которым он занят и который будет называться “Россия и Запад”. Эта вторая глава называется “Папство и Римский вопрос”; она вполне приложима к тому, что на наших глазах происходило и, к сожалению, до сих пор происходит в Италии, а потому глава эта в силу своей злободневности может быть отделена от остального труда и напечатана самостоятельно. Вы сами увидите, дорогой друг, в какой газете можно поместить эту статью ‹…› Это произведение, которое вызовет великое негодование в католическом мире, вряд ли встретит серьезный отклик за границей. И здесь было бы то же самое, однако, если эта статья (или брошюра) придет к нам с Запада, и тем более без подписи, читать ее будут с бóльшим интересом. Вообще в России любят читать или читают с доверием только то, что исходит из-за границы, особенно из Парижа» (ЛН-2. С. 235).

При активном посредничестве К. Пфеффеля новая статья, названная им в письме к Эрнестине Федоровне младшей сестрой «России и Революции», была напечатана 20 декабря 1849 / 1 января 1850 г. «“Записка” вашего мужа, — писал он ей через неделю, — появилась в новогоднем номере “Revue des Deux Mondes”. Ее предваряет небольшое введение, которое напоминает о “записке”, опубликованной в июне, и воспроизводит нескромные намеки, сделанные тогда г-ном Бургуэном, несмотря на то, что в своем сопроводительном письме я настаивал на неофициальном характере второй “записки”. Надеюсь, что никаких неприятностей для вашего мужа из-за этого не воспоследует. Привожу слова, шокировавшие меня: “Следовало бы перечитать то, что мы сказали в июньском выпуске по поводу “записки” о современном положении в Европе, представленной императору Николаю одним русским дипломатом”» (ЛН-2. С. 239). К. Пфеффель имеет в виду отзыв о ст. «Россия и Революция» в RDM от 14 июня 1849 г., где говорилось о ней как о «почти официальном документе». И к новой статье, опубликованной без имени автора, было придумано добавление, выводящее ее за пределы личного мнения частного лица и представляющее Тютчева в качестве негласного рупора правительственной политики: «La papauté et la question romaine au point de vue de Saint-Pétersbourg» («Папство и римский вопрос с точки зрения Санкт-Петербурга»).

И хотя Тютчева несколько смутило добавление в заглавие «точки зрения Санкт-Петербурга», он был доволен публикацией статьи именно в этом журнале, несмотря на полемическое предисловие к ней. Автор предисловия ставил своей задачей показать «новые претензии греческой церкви», считающей себя «хранительницей религиозной и нравственной истины», но склонной «опираться на земную власть и служить ей в большей степени, нежели пользоваться ею, как это охотно делает католическая церковь» (RDM. 1850. Vol. V. 1 janv. P. 117). По его мнению, греческая церковь под покровом государственной мощи России в настоящее время «стремится ни к чему иному, как к изменению религиозной оси мира, и лишь потому, что политическая ось мира тоже, кажется, смещается» (там же. С. 118). С особой настороженностью он встретил фразу Тютчева о появлении в Риме после многовекового отсутствия русского императора и, сравнивая последнего с Карлом Великим, в ироническом ключе истолковал ее: «…прежний Карл Великий был одновременно слугой и защитником папства; он много давал, но еще больше получал. В конце концов именно папа сделал его императором, но императором западного мира, следовательно чуть-чуть новым выскочкой и узурпатором. На Востоке же всегда пребывал старый и законный император, от которого папа отделился. Это отделение не ослабило положение и права православного императора, возвращающегося в Рим, приносящего все папе и ничего не предполагающего от него получить; он приносит ему силу, утерянную папством, после того как оно прониклось западным духом и стало во главе западного мира, столь смятенного и плохо управляемого; он приносит папе святость восточной традиции, которую ничто не исказило и не сокрушило; он прибыл, наконец (и это является выражением гордыни и властолюбия греческой церкви, или, скорее, императора, превращаемого ею сразу в Цезаря и святого Петра), чтобы покончить со схизмой, прощая папство и одновременно защищая его» (там же. С. 118).

Главный редактор Ф. Бюлоз писал через два дня после публикации статьи К. Пфеффелю: «Я получил Записку о Римском вопросе, которую вы благоволили прислать мне из Мюнхена, и вы найдете ее в только что появившемся номере “Revue” от 1 января. Надеюсь, что автор, писатель с очень большим дарованием, владеющий с поразительной силой нашим языком, извинит мне предпосланные его записке оговорки. “Revue” не могло принять этой статьи без такого предисловия.

Прошу вас соблаговолить передать автору это объяснение и одновременно чувства восхищения, питаемого мною к силе и точности его мысли. Допуская кое-какие оговорки, которыми со своей точки зрения не должно пренебрегать “Revue”, но которые оно всегда будет высказывать с тем уважением, коего заслуживает человек выдающийся, — русский писатель будет всегда с радостью здесь принят и таким образом станет, быть может, проводником в Западной Европе идей и настроений, одушевляющих его страну и его правительство. Что же касается “Revue”, то повторяю вам, милостивый государь, и прошу вас известить о том вашего шурина (если я верно осведомлен), что оно будет в восторге служить таким путем духовным посредником между двумя великими странами. Примите, господин барон, уверение в моем высоком уважении» (цит. по: Пигарев. С. 129).

По словам Эрн. Ф. Тютчевой, ее муж был «глубоко тронут» пересланным ему К. Пфеффелем письмом Ф. Бюлоза, а также тем радушием и «широтой, с какой редакция “Revue” отнеслась к его идеям». Что же касается читательской реакции на эти идеи, то уже в первые две недели января 1850 г. стали появляться разнообразные отклики в печати на анонимную статью, выражающую «точку зрения Санкт-Петербурга» (их содержание передано и процитировано в статье Р. Лэйна «Публицистика Тютчева в оценке западноевропейской печати конца 1840-х — начала 1850-х годов»). Одним из первых выступил известный католический публицист П. С. Лоранси. «Лоранси, — пишет Р. Лэйн, — продолжил свою полемику с Тютчевым в отзыве на “Папство…”, напечатанном в журнале “L’Autorité”. Лоранси признает талантливость автора “Папства…”, “человека несомненно выдающегося ума, чей язык обнаруживает привычку к духовно-нравственному размышлению”. Он говорит об его “уме, высоком и спокойном”, о “речи, полной значения и надежды”. Приведя краткое резюме статьи Тютчева, Лоранси приходит к заключению, что “это, несомненно, новая теория единства”, “блестящая противоположность теориям христианского единства, изложенным г-ном де Местром”. По мнению Лоранси, русский автор “с отважной ясностью и неопровержимой определенностью” указал на недостатки Запада, но при этом несправедливо взвалил всю вину за них на Ватикан. С точки зрения Лоранси, статья Тютчева двойственна: она проникнута, с одной стороны, христианско-православным духом, а с другой — протестантским и еретическим. “В ней одновременно обнаруживается смесь здравого смысла и заблуждения, любовь к истине и боязнь истины. Христианин по складу своего мышления, этот государственный деятель совсем не таков в своей доктрине: его логика противоречит его намерениям ‹…›

В статье Лоранси было использовано обращенное к Тютчеву письмо, автором которого был не кто иной, как Пфеффель. Это письмо, датированное ноябрем 1849 г. (еще до появления “Папства…” в печати), развивает критику основных положений статьи Тютчева, намеченную в первом же письме Пфеффеля к сестре, написанном им после получения рукописи “Папства…”.

Пфеффель обвиняет Тютчева в том, что он создал “произведение, с начала до конца отмеченное печатью “протестантизма”. “Пользуясь образом, созданным в вашей “Записке”, — писал Пфеффель, — можно сказать, что вы вооружились обоюдоострым мечом, который одним ударом разит и тех, за кого вы боретесь, и тех, на кого вы нападаете ‹…› Среди выдвигаемых вами аргументов против Римской церкви нет ни одного, который нельзя было бы обратить против церкви Русской”. Пфеффель, в частности, не соглашается с точкой зрения Тютчева на то, что светская власть папы привела папство на край революционной пропасти. Он утверждает, что именно благодаря этой власти католицизм смог сохранить свое положение, несмотря на Реформацию, англиканство и абсолютизм Людовика XIV. В заключение Пфеффель заявляет: “Вы боретесь не только с католической доктриной, но ‹…› восстаете против истории и против вашего собственного православия, утверждая несовместимость мирского и духовного начал и вынося смертный приговор власти, объединяющей эти два начала, по вашему мнению непримиримые”. В глазах Пфеффеля “Записка” Тютчева только подтверждает точку зрения Жозефа де Местра, высказанную в его книге “О папе”: “Ни один русский не смог бы писать против этой (католической. — Р. Л.) церкви, не доказав тем самым, что он протестант” ‹…›

Одним из первых отзывов на “Папство…” была анонимная статья в газете “Le Constitutionnel” от 7 января 1850 г. Обозреватель газеты разъясняет идеи, выраженные в статьях “Россия и Революция” и “Папство…”, усматривая в них “фанатическую преданность императорской воле”. Считая, что успехи России в Восточной Европе неотвратимы, ибо Запад утерял веру и сплоченность и ему нечего противопоставить монолитному единству русского колосса, обозреватель критикует верховное руководство западной церкви, не прилагающее достаточных усилий, чтобы защитить католицизм.

Мрачные прогнозы обозревателя этой газеты сразу же были подвергнуты сомнению брюссельской газетой “L’Indépendance Belge”: “В утверждениях “Le Constitutionnel”, — писала она, — несомненно есть доля истины, но, по нашему мнению, он преувеличивает ту роль, которую царь может быть призван сыграть как pontifex (жрец — лат.; здесь — первосвященник. — Б. Т.) за пределами своей империи”.

Другой газетой, вступившей в спор с “Le Constitutionnel”, была “L’Univers”. Она обвинила “Le Constitutionnel” в том, что он предоставил свои страницы для прославления России, ее религии и ее “императора-самодержца-понтифекса”. Вскоре же последовал ответ: “Le Constitutionnel” упрекал “L’Univers” в клевете и отводил от себя упрек в какой-либо солидарности с взглядами русского публициста.

Принял участие в полемике и католический журнал “L’Ami de la Religion”. В нем была помещена заметка, порицающая “Le Constitutionnel” за критику Ватикана. Через четыре дня в том же органе была опубликована статья Ф. де Шампаньи об угрозе католицизму со стороны России. Хотя статья Тютчева в ней и не упоминается, но полемическая направленность против нее французского журналиста очевидна. Греческая церковь, предоставленная самой себе, в состоянии упадка и обветшания, без сомнения, не являлась бы опасным противником для католицизма — такова мысль Шампаньи. Но, “став достоянием царей, их орудием и служанкой”, она получает поддержку со стороны светской власти, “столь необходимую для всех лжерелигий”. Шампаньи призывает приложить как можно больше усилий для обращения славян в католицизм ‹…›

Едва затихшую дискуссию по поводу статьи Тютчева вскоре, однако, возобновил журнал “L’Ami de la Religion”, опубликовавший в нескольких номерах пространное выступление А. Кошена “L’Eglise catholique jugée par un diplomate russe et par un ministre anglican” (“Католическая церковь перед судом русского дипломата и англиканского пастора”). К Тютчеву относится первая часть этого выступления. Называя статью “Папство…” “весьма любопытным сочинением”, “замечательным документом”, “простодушным и величавым”, обозреватель журнала считает этот документ прежде всего произведением “русского дипломата”. Вместе с тем Кошен утверждает: “Но нет необходимости в длительной дискуссии, чтобы показать, сколь неточны суждения анонимного автора как о состоянии современных обществ, так и о самом духе церковной истории”. Тютчевские проекты не вызывают у французского публициста сочувствия. Он отвергает его философию истории и, впадая в риторический тон, восклицает: “Что я говорю? Нужно ли здесь входить в какие-либо обсуждения и не достаточно ли просто как христианину и как французу заявить протест!”. Подобно Тютчеву, Кошен верит в будущее примирение церквей, но на иной основе, чем “русский дипломат”, — на основе Рима. В этом отношении позиции двух авторов были диаметрально противоположны: Тютчев считал, что “именно Римская церковь, отделившись от церкви Русской, отказалась от правоверия”. Кошен убежден в обратном. Отсюда и иной путь воссоединения: “Католическая церковь еще достаточно сильна на Западе, чтобы не быть вынужденной отдаться в руки России, которую, к тому же, она готова принять в свои”.

Точка зрения Кошена разделялась автором статьи, озаглавленной “Le despotisme russe” (“Русский деспотизм”), напечатанной в газете “Le Correspondant”. Статья принадлежала публицисту А. Доже. Он отдавал должное “серьезному и торжественному тону обсуждения, возвышенной и глубоко справедливой оценке политического положения Европы”, содержащейся в статье Тютчева о папстве и обнаруживающей “многоопытный в государственных делах ум”. Но он энергично возражал против главного положения своего анонимного противника (в постскриптуме он ошибочно приписал авторство статьи Д. Н. Блудову): “… это вовсе не мы могли отделиться ‹…› а это вы ‹…› отошли от Рима”.

Дискуссия прияла новое направление, когда в нее включился прежний коллега Тютчева по Русской миссии в Мюнхене, а теперь эмигрант и священник ордена иезуитов И. С. Гагарин. Он отказывается расценивать “Папство…” как “ловко рассчитанную неосторожность” петербургского кабинета и рассматривает эту статью в ином свете: “Мы видим здесь появление в литературном мире того, что, за отсутствием более точного определения, назовем московским пьюзеизмом (пьюзеизм — от имени Э. Б. Пьюзи (1800–1882), деятеля “оксфордского движения”, стремившегося к объединению католической и англиканской церквей. — Б. Т.), ибо существует в России, и преимущественно в Москве, нечто такое, что не является ни религиозной сектой, ни политической партией, ни философской школой, но содержит в себе все это понемножку. Это котерия, если хотите, но котерия (от фр. coterie — кружок, группка; узкая и сплоченная группа лиц, преследующая своекорыстные цели. — Б. Т.), имеющая свои мнения, свои тенденции — политические, религиозные, философские; она их развивает, распространяет, и, кажется, пришло время ими заняться. Русский дипломат — приверженец или эхо этой котерии; он смело формулирует ее доктрины перед европейской публикой”. Гагарин имеет в виду московских славянофилов (хотя Тютчев отнюдь не был приверженцем всех этих идей); он поясняет, что выбрал для их обозначения наименование “московский пьюзеизм” потому, что эта “котерия” исповедует одинаково глубокое отвращение и к протестантизму, и к католицизму. Заканчивая свое краткое изложение и возвращаясь к статье о папстве и римском вопросе, Гагарин утверждает: “Эта точка зрения, достоинством которой является неоспоримая оригинальность, весьма ясно определена в разбираемой нами статье”. Гагарин справедливо усматривает ликующие ноты в тютчевском утверждении (имя Тютчева, он, впрочем, нигде не называет), что, порвав с православной традицией вселенской церкви, Рим вызвал как собственный упадок, так и упадок Запада в целом. Гагарин называет это утверждение “радостным криком варвара” (“ce cri de joie tartar”). Окончание статьи Тютчева он расценивает как “хаос ложных идей и туманных выражений”. Затем Гагарин возвращается к “московской школе”, излагая ее вражду к Петру I. Он также обращает внимание на то, что называется им “внешней политикой московской школы”, отождествляя ее с панславизмом и ксенофобией. Его изложение взглядов “котерии” на европейские революции и будущее призвание славянских народов удостоверяет, что Гагарин читал также тютчевскую статью “Россия и Революция”. Он заканчивает так: “Мы сочли полезным несколько подробно изложить мнения московской школы, чтобы показать, насколько связана с нею статья в “Revue des Deux Mondes”, и тем самым дать возможность лучше оценить значение этих странных доктрин”» (ЛН-1. С. 238–240).

Таковы были первые отклики, появившиеся в заграничной печати после публикации «Папства…». В середине января 1850 г. А. О. Россет писал А. О. Смирновой, что «статья Тютчева ‹…› наделала шуму в Париже, а теперь все ее здесь читают» (РА. 1896. № 3. С. 371). А. С. Хомяков, хвалебно отзываясь о стихотворениях Тютчева в письме к А. Н. Попову, одновременно подчеркивал: «Статья его в “Revue des Deux Mondes” вещь превосходная, хотя я и не думаю, чтобы ее поняли и у вас в Питере, и в чужих краях. Она заграничной публике не по плечу» (Хомяков 1900. Т. 8. С. 200). В Москве с пониманием к публикации отнесся и Ф. Н. Глинка, которому Тютчев выражал признательность: «Душевно рад, что статья вам понравилась. Впрочем, — простите мне самолюбивое признание — я и не сомневался в вашем сочувствии и одобрении. Вы из малого, малого числа весьма зрячих и разумеющих» (цит. по: Поэты тютчевской плеяды. М., 1982. С. 191). О том, что происходило в Петербурге, сообщал П. А. Вяземскому в Константинополь П. А. Плетнев в середине февраля 1850 г.: «Его (Тютчева. — Б. Т.) статья в 1-й январской книжке Revue d. d. m. о папе и императоре Николае теперь составляет модный разговор общества» (Плетнев П. А. Сочинения и переписка. СПб., 1885. Т. 3. С. 404). В этом же месяце А. И. Кошелев писал А. Н. Попову из Москвы: «Чаадаев хлопочет о статье Тютчева, помещенной в Revue des Deux Mondes об Римском вопросе и готовится писать возражение ‹…› Хомяков ею доволен и хотя не апробует все мнения, но вообще видит в ней явление замечательное. По-моему, статья эта и написана неотлично, и содержит в себе более ложных, чем истинных мыслей. Его определение слова революция, его понятие о народной войне — просто нелепости» (РА. 1886. № 3. С. 353).

О том, какого рода возражение собирался сочинять Чаадаев, можно судить по его письму в начале 1850 г. к Е. А. Долгоруковой: «Заметьте, что спор о светской власти пап был начат отнюдь не греческой церковью, а новейшими протестантами, детьми XVIII века и предшественниками сегодняшних мудрецов. Это они первыми открыли, что Иисус Христос подразумевал небо в этих словах (“Царствие Мое не от мира сего” (Ин. 18, 36). — Б. Т.), что царствие Божие, как и Его Церковь, есть царствие невидимое, что Бог желает править лишь в сердцах людских и прочее в том же роде ‹…› Слишком часто забывают о задаче, стоявшей перед христианством на Западе, о силах, с которыми ему надо было там бороться. Не замечают, что не догмат и не честолюбие некоторых старых священников построили там церковь, а настоятельная потребность целого нарождавшегося мира, победоносных племен, которые воцарились на дымящихся развалинах мира, и самих этих руин, все еще всемогущих своим пеплом и прахом; что даже если “церковь и устроилась там как царство мира сего”, это было потому, что она не могла поступить по-другому, это было потому, что ее великим призванием в этом полушарии христианского мира было спасение общества, которому угрожало варварство, подобно тому, как в другом (полушарии) ее великим призванием было спасти догмат, которому угрожало гибельное дуновение с Востока и изощренный ум греков; что папа не отправился в Aix-la-Chapelle (резиденция Карла Великого, сейчас Аахен. — Б. Т.), чтобы возложить императорскую корону на голову Карла Великого, но что последний прибыл в Рим, чтобы ее получить из его рук; наконец, что отнюдь не папство создало историю Запада, как, похоже, считает наш друг Тютчев, но что, напротив, именно история создала папство» (Чаадаев П. Я. Полн. собр. соч. и избр. письма: В 2 т. М., 1991. Т. 2 С. 237–238).

Реакция на статью в RDM не ограничивалась ближайшими непосредственными откликами. Так, в вышедшей в 1851 г. в Париже книге фурьериста Д. Лавердана «Socialisme catholique. La déroute des Césars. La Gaule très chrétienne et le czar orthodoxe» («Католический социализм. Поражение цезарей. Христианнейшая Галлия и православный царь») существенные смысловые акценты этой статьи менялись на противоположные и уже не западная цивилизация, а русское самодержавие характеризовалось как «лихорадочное торжество человеческого я». Резкой и тенденциозной критике подверг «Папство…» живший в Париже польский эмигрант Ж. Б. Островский, выступления которого в периодической печати были объединены и дополнены в опубликованной им в 1851 г. на фр. яз. книге «La Russie considérée au point de vue européen» («Россия, рассматриваемая с европейской точки зрения»). Общение этого эмигранта с известным французским историком Ж. Мишле оказало на последнего определенное влияние, под чьим воздействием, пишет Р. Лэйн, он «написал свой горький этюд» «Les Martyrs de la Russie» («Мученики России»), одна из глав которого посвящена декабристам. Ж. Мишле без оснований считал, что автор «Папства…» всего лишь «писец», преданно следующий велениям Николая I, «царский рупор», «секретарь властительного господина», «один из его рабов», «его агентов, обрабатывающих главнейшие органы европейской прессы» и т. п. «Статья Тютчева характеризуется как “непрямая, но очень ясная и очень достоверная ‹…› мистическая и благочестивая форма императорской пропаганды”. Мишле обращает к Тютчеву его же слова, несколько их перефразируя: “Против кого направлен этот крестовый поход? против демократического индивидуализма ‹…› Но что такое сам царь и русское правительство? Это индивидуализм”. Историк противопоставляет друг другу две формы индивидуализма: с одной стороны, французский республиканский, с другой — русский самодержавный. “Если республиканское я (le moi républicain) — беспокойно, мятежно, преисполнено суеты, то это беспокойство плодотворно, эта тревожная суета производительна ‹…› Царизм — это тоже индивидуальное я (le moi individuel), но что же он производит?” Мишле обвиняет Николая I в желании стать божеством, приводя в доказательство заключительные строки статьи Тютчева, в которых описывается посещение царем собора св. Петра в Риме. Слова: “Распростертый царь был не один там…” — получают в интерпретации французского историка уничтожающе памфлетную окраску. С возрастающим пафосом заканчивает Мишле свою филиппику словами, имеющими в виду Францию великих идей 1789 года: “Охранительница Новой церкви, она остановит на пороге этого адского Мессию, приходящего во имя Бога. Убийца дела Господня, Его живого творения, что намерены вы делать здесь? Возникает новый мир, мир человечности и справедливости. Франция стоит на пороге, и вам не ступить далее. Она говорит повелительно: “Вы не войдете!”» (ЛН-1. С. 241).

В 1852 г. снова выступил П. С. Лоранси, на этот раз с книгой «La Papauté. Réponse à M. Tutcheff, conseiller de S. M. l’Empereur de Russie» («Папство. Ответ Г. Тютчеву, советнику Е. В. Императора России»), в которой развивались положения его статей и подводились своеобразные полемические итоги. Если, по мысли Тютчева, из-за отпадения от Вселенской Церкви, внутреннего нравственного истощения и подмены духовной власти светской властью пап католицизм неизбежно вызывает реформацию, революцию, безбожие и индивидуализм современной цивилизации, то, по логике П. С. Лоранси, напротив, именно в России духовная власть порабощена светской, которая использует Церковь в своих целях, пренебрегая нравственными задачами.

Логика П. С. Лоранси в полемике с Тютчевым вызвала возражения А. С. Хомякова, который в 1853 г. опубликовал в Париже под псевдонимом Ignotus (Неизвестный) брошюру на фр. яз. «Ouelques mots par un chrétien orthodoxe sur les communions occidentales à l’occasion d’une brochure de M. Laurentie» («Несколько слов православного христианина о западных вероисповеданиях по поводу брошюрыг. Лоранси»). «В статье, напечатанной в “Revue des Deux Mondes” и писанной, как кажется, русским дипломатом г. Тютчевым, — отмечал А. С. Хомяков, — указано было на главенство Рима и в особенности на смешение в лице епископа-государя интересов духовных с мирскими как на главную причину, затрудняющую разрешение религиозного вопроса на Западе. Эта статья вызвала в 1852 году ответ со стороны г. Лоранси, и этот-то ответ требует опровержения» (Хомяков 1994. С. 27). Автор брошюры оставляет в стороне общественно-политические последствия церковных разногласий и сосредоточивает свое внимание на богословском ядре возникшей полемики, полагая, что Церковь возглавляет Христос, а не духовный или светский правитель. Поэтому неправомерно, как это делает П. С. Лоранси, навязывать русскому государю роль видимого главы Церкви. Опровергая и другие обвинения французского автора, направленные на поиск в православной традиции протестантских уклонений, А. С. Хомяков как бы развертывает сжатые выводы Тютчева и раскрывает заключенную в них логику, показывает внутреннюю причинно-следственную связь и закономерное движение западного религиозного сознания от разрыва со Вселенской Церковью до современного безверия через промежуточное посредничество протестантизма. «Авторитет папы, заступивший место вселенской непогрешимости, был авторитет совершенно внешний ‹…› Папа делался каким-то невольным оракулом, каким-то истуканом из костей и плоти, приводимым в движение затаенными пружинами. Для христианина этот оракул ниспадал в разряд явлений материального свойства, тех явлений, которых законы могут и должны подлежать исследованиям одного разума; ибо внутренняя связь человека с Церковью была порвана. Закон чисто внешний и, следовательно, рассудочный, заступил место закона нравственного и живого, который один не боится рационализма, ибо объемлет не только разум человека, но и все его существо.

Государство земное заняло место Церкви Христовой. Единый живой закон единения в Боге вытеснен был частными законами, носящими на себе отпечаток утилитаризма и правовых отношений. Рационализм развился в форме властительских определений; он изобрел чистилище, чтоб объяснять молитвы за усопших; установил между Богом и человеком баланс обязанностей и заслуг, начал прикидывать на весы грехи и молитвы, проступки и искупительные подвиги; завел переводы с одного человека на другого, узаконил обмены мнимых заслуг; словом, он перенес в святилище веры полный механизм банкирского дома. Единовременно Церковь-государство вводила государственный язык — латинский; потом она привлекла к своему суду дела мирские; затем взялась за оружие и стала снаряжать сперва нестройные полчища крестоносцев, впоследствии постоянные армии (рыцарские ордена), и наконец, когда меч был вырван из ее рук, она выдвинула в строй вышколенную дружину иезуитов ‹…› Отыскивая источник протестантского рационализма, я нахожу его переряженным в форме римского рационализма и не могу не проследить его развития ‹…› Нетрудно было бы показать, что римское тавро отметило неизгладимым клеймом учения реформаторов и что все тот же присущий папству дух утилитарного рационализма стал духом Реформы ‹…› Западный раскол есть произвольное, ничем не заслуженное отлучение всего Востока, захват монополии Божественного вдохновения — словом, нравственное братоубийство. Таков смысл великой ереси против вселенскости Церкви, ереси, отнимающей у веры ее нравственную основу и по тому самому делающей веру невозможною» (там же. С. 42–43, 45, 70).

Накануне Крымской войны о Тютчеве вновь вспоминает французский публицист Е. Форкад, называя его «русским де Местром» и одновременно высокопоставленным чиновником, якобы выражающим не личную точку зрения, а рискованные мнения официальной дипломатии России. Е. Форкад излагает свое понимание основных положений ст. «Папство и Римский вопрос» (отпадение Рима от Вселенской Церкви, вызвавшее в дальнейшем протестантизм и революцию, надежды на его возвращение в лоно православного единства под началом русского императора) и заключает: «Вот до чего может дойти, даже у лучших умов, устремленность русского прозелитизма; очевидна та миссия, о которой грезит православный император. Для России императора Николая, как раньше — Бориса Годунова, Москва стала третьим Римом. Самодержец удвоен в царе утопистом, мистагогом. Такие идеи в его голове и религиозная экзальтация его народов не позволяют ли говорить о том, что ‹…› воинственная Россия хочет навязать Европе “христианский Коран”?» (Forcade E. La question d’Orient. Les négociations confidentielles de Londres et de l’Eglise russe — Форкад Е. Восточный вопрос. Конфиденциальные переговоры Лондона и русской Церкви // RDM. 1854. Vol. 16. 1 avril. P. 189). Примечательно, что Э. Форкад одним из первых не только в России, но и на Западе увязывает тютчевскую мысль с понятием Третьего Рима (см. коммент. к трактату «Россия и Запад». С. 459), упоминая введение патриаршества на Руси и приводя высказывания из соответствующих церковных документов. В таком религиозно-национальном самосознании, экзальтированном после победы над Наполеоном «полуцивилизованного народа», он видит большую опасность для «либеральной цивилизации Запада», которая должна «заставить отступить новый завоевательский и деспотический фанатизм Востока ‹…› Мы уверены в триумфе западной цивилизации; но это будет тяжелая и длительная война, и не ясно ли, что для ее ведения необходим союз всех интересов и всех живых сил?» (там же).

Через два месяца в том же журнале Е. Форкад публикует еще одну статью («L’Autriche et la politique du cabinet de Vienne dans la question d’Orient» — «Австрия и политика Венского кабинета в Восточном вопросе» — фр.), в которой вновь призывает передовую Европу выступить «против нашествия религиозного самодержавия и политики восточного варварства», обращаясь к письмам Тютчева в 1854 г. к жене и ее брату К. Пфеффелю, этой «занимательной корреспонденции русского дипломата», выдающегося человека, находящегося у правительственного руля, являющегося энергичным сторонником и красноречивым защитником политики императора Николая. Автор статьи цитирует большие фрагменты этих писем, рассматривающие мнимый нейтралитет Австрии и Пруссии перед Крымской войной как измену «союзу 1813 года» и готовность перейти к открытой вражде, как своеобразную «благодарность» германских государств за освобождение от наполеоновской Франции. Э. Форкад не находит ничего предосудительного в подобной политике, вспоминая, что еще в 1821–1823 гг. К. В. Меттерних уже пытался отдалить Австрию от России, но революции 1830 и 1848 гг. еще теснее сблизили их, и оправдывает поворот на сто восемьдесят градусов в намерениях и действиях первой безусловной необходимостью приостановить растущее могущество и влияние второй. «Русское восхождение над Центральной Европой беспрепятственно и безмерно осуществлялось в течение сорока лет: вот положение, конец которому кладет новая политика Австрии. Австрия разрывает с основанными на принципах альянсами, похожими на политическую религию; она возвращается к естественной системе независимости государств, сильных и искусных, к союзам на основе интересов» (RDM. 1854. Vol. 6. 1 juin. P. 886). Особое неприятие у Э. Форкада вызывает тютчевское понятие «великой греко-российской Восточной Империи», в которой он усматривает «узурпаторский и завоевательский дух» и противостоять которой призывает все ранее враждовавшие между собой европейские державы.

Неправомерное повышение статуса Тютчева в государственной табели о рангах, отождествление его философии истории с «политикой Санкт-Петербурга», а также предубежденное и неадекватное истолкование той и другой не могли не вызвать у него безнадежно скептической реакции. После прочтения первой из двух статей Э. Форкада в письме к жене от 21 апреля / 3 мая 1854 г. он отмечал бесперспективность возможного диалога и ответов на эмоциональные доводы автора, поскольку «для слова, мысли, рассуждения необходима нейтральная почва, а между ними и нами не существует ныне ничего нейтрального… Разрыв совершился, и он будет с каждым днем все более чувствительным. Уже давно можно было предчувствовать совершившееся. Было ясно, по крайней мере для тех, кто сознавал, что эта бешеная ненависть, эта ненависть цепного бульдога, которая уже в течение тридцати лет все разрасталась на Западе против России, которая возмущалась тем, что, казалось бы, должно было ее успокоить, эта ненависть, говорю я, должна была в один прекрасный день порвать свою цепь» (СН. 1915. Кн. 19. С. 203–204).

Письма Тютчева 1854 г. активно использовал и другой французский публицист, Ш. де Мазад, также находя в них выражение «тайных и далекоидущих видов политики России с ее безмерными претензиями и захватническими устремлениями», для воспрепятствования которым Франции следует объединиться с Германией и отвести от Европы эту угрозу (RDM. 1854. Vol. 6. 14 juin. P. 1280).

Уже в разгар Крымской войны, сразу же после кончины Николая I, Тютчеву неожиданно адресует письмо П. С. Лоранси, один из самых активных критиков его статьи в RDM. «Лоранси, — пишет Р. Лэйн, — обезоруживающе обращается к Тютчеву как к своему товарищу по мысли: “…во время войны философ не бывает обречен подчиняться предубеждениям гражданина”. Он ссылается на то, что его письмо написано “с точки зрения более высокой, чем обычные соображения политики”. Под предлогом объяснения того, что он эвфемистически называет “непопулярностью” России на Западе, он указывает на гнет православия в стране. Лоранси призывает Россию обратиться к католицизму и тем самым быстро положить конец Крымской войне. В противном случае Россия по-прежнему будет оставаться “вне движения именно христианской цивилизации”. Единственный путь для России — это прекратить войну и таким образом “реабилитировать” Восточный мир. В заключение Лоранси заявляет: “Новый мир возникнет; и великим и благословенным будет имя того государя, который первым приложит руку к этому делу единства и свободы; никто другой не будет более прославлен в истории со времен Константина ‹Великого›”. Такая неловкая попытка повлиять на нового главу Российской империи, Александра II, могла вызвать у Тютчева только презрение» (ЛН-1. С. 244).

В такой форме П. С. Лоранси как бы вновь возражает и Тютчеву, и А. С. Хомякову и напоминает о церковно-конфессиональных аспектах, «отодвинутых» в процессе обсуждения тютчевский идей в условиях обострившегося Восточного вопроса и связанной с ним религиозно-политической проблематики. И. С. Гагарин в изданной им в 1856 г. брошюре «La Russie sera-t-elle catholique?» («Станет ли Россия католической?») переиначивает логику Тютчева и меняет местами плюсы и минусы в оценке основных положений его статьи в RDM. «Перефразируя слова Тютчева, — отмечает Р. Лэйн, — Гагарин говорит о христианской церкви: “…недостаточно, чтоб она была единой и вселенской, нужно еще, чтобы она была независимой ‹…› Действительная борьба существует лишь между католицизмом и революцией ‹…› Два принципа противостоят друг другу — революционный принцип, по самой сути своей антикатолический, и принцип католический, по самой сути своей антиреволюционный”. Усматривая в тютчевской утопии славянско-православной Державы экспансионистские интенции, Гагарин ставит его аргументацию с ног на голову. Он осуждает его идеи как “политические доктрины, весьма радикальные, весьма республиканские, весьма коммунистические”, усматривая в них “восточную формулу революционной идеи XIX века”. Гагарин заключает призывом, обращенным к Восточной церкви, — вернуться в лоно церкви католической» (там же). Примечательно отношение к подобным призывам В. С. Печерина, ставшего католическим монахом и как бы совпадающего в своих оценках и выводах с Тютчевым, а не с И. С. Гагариным. В мыслях последнего, отмечает В. С. Печерин в письме Ф. В. Чижову от 3 июля 1873 г., звучит «один и тот же напев: “Вне Католичества несть спасения для России”. Какая галиматья! — Именно теперь, когда все католические племена приняли революционное направление и когда высшие духовные власти беспрестанно подстрекают народ к восстанию против предержащих гражданских властей» (РГАЛИ. Ф. 130. Оп. 1. Ед. хр. 76 а).

Отвечать И. С. Гагарину публично взялся А. С. Хомяков, опубликовав в 1858 г. в Лейпциге на фр. яз. свою работу «Encore quelques mots par un chrétien orthodoxe sur les communions occidentales à l’occasion de plusieurs publications religieuses, latines et protestantes» («Еще несколько слов православного христианина о западных вероисповеданиях по поводу некоторых религиозных сочинений, латинских и протестантских»). Эта публикация возвращала одновременно и к полемике с П. С. Лоранси, возбужденной ст. в RDM. А. С. Хомяков вновь акцентирует богословско-церковную сторону дискуссии, вспоминая свою первую брошюру, и настаивает на том, что «Церковь есть откровение Святого Духа, даруемое взаимной любви христиан, той любви, которая возводит их к Отцу через Его воплощенное Слово, Господа нашего Иисуса. Божественное назначение Церкви состоит не только в том, чтобы спасать души и совершенствовать личные бытия: оно состоит еще и в том, чтобы блюсти истину откровенных тайн в чистоте, неприкосновенности и полноте через все поколения, как свет, как мерило, как суд» (Хомяков 1994. С. 172). Католичество же со своим догматическим и социально-политическим рационализмом и недостаточной проявленностью нравственного закона, «замещая» соборную Вселенскую Церковь «римским верховноначалием», не следует этому предназначению, является «древнейшей формой протестантства» и естественно порождает его в виде Реформы XVI в. в Германии (со всеми вытекающими в последующем революционными следствиями). А. С. Хомяков упрекает И. С. Гагарина за то, что тот оставляет в стороне обсуждение фундаментальных вопросов веры и истины (на основе уяснения которых только и возможно искомое единство), заводя речь о земных выгодах союза между папой, императором и русской Церковью и католизации России, смешивая религию и политику. Обвинения же «ретивых защитников православия» в скрытой революционности автор лейпцигской брошюры квалифицирует как донос.

Разнообразные прямые и косвенные отклики, расходившиеся после публикации тютчевской статьи в RDM, в 1857 г. достигли Англии, где лондонский католический журнал «The Rambler» (Vol. XI) опубликовал статью «The Russian Church» («Русская Церковь» — англ.). В ней шла речь о вышедшей в Брюсселе анонимной брошюре, рассматривавшей сочинения И. С. Гагарина и привлекавшей к обсуждению обширные выдержки из статьи Тютчева в RDM. Автор брошюры пытается увидеть в Тютчеве сторонника воссоединения Восточной и Западной Церквей и заключает: «Если латинцы искренно желают примирения, они должны отказаться от своего заносчивого и властного тона ‹…› Россия ничуть не хуже Франции» (цит. по: ЛН-1. С. 245). Автор же статьи в своих комментариях был более осторожен и считал полезным для Восточной церкви сделать первый шаг в примирении с Римом. В 1858 г. немецкий журнал «Historisch-Politische Blätter für das katholische Deutschland» (Bd 41) подверг порицанию мнение брюссельской брошюры и поддержал позицию «The Rambler». О том, как развивалась эта полемика, а также завершалась дискуссия в целом вокруг «Папства и Римского вопроса», пишет Р. Лэйн: «Немецкий журнал вступает в спор следующим замечанием: “Никто не ошибется, если увидит в ней [брошюре] истинно русское вдохновение, связанное, возможно, с именем, которое на следующих страницах будет часто называться”. Поскольку на следующих страницах повторяется только имя Тютчева, эти слова намекают на то, что будто бы Тютчев сам является автором или инициатором брюссельской брошюры. Странно, что у журнала возникло такое подозрение, ибо в брошюре содержатся весьма лестные высказывания о статьях Тютчева с раскрытием имени автора, что со стороны Тютчева было бы нескромно» (ЛН-1. С. 245). Обозреватель журнала подозревает Тютчева и в тайном стремлении разрушить «всю свободную и независимую организацию римско-католической церкви», заключая: «Пока история католической церкви воспринимается русским статским советником как порождение произвола и как мать революции ‹…› утрачивается нечто очень важное — подлинное понимание церкви ‹…› Нам всегда казалось, что упорство в расколе имеет своей настоящей причиной отклонение от истинной идеи церкви: легко определить, что подобное отклонение нашло свое наиболее сильное выражение в записке Тютчева» (там же. С. 246–247). Данный вывод показывает, сколь устойчивым в процессе полемики оставалось неадекватное истолкование тютчевской логики, поскольку именно «подлинное понимание церкви» и связанных с ним онтологических, догматических, историософских, антропологических, духовных, нравственных вопросов составляет, как и у А. С. Хомякова, фундамент его мысли, определяющий социально-политические построения. Перестановка «базиса» и «надстройки» и преувеличенное внимание ко второй без учета (и в ущерб) первого и приводила немецкого обозревателя (как и П. С. Лоранси, и И. С. Гагарина) к подобным умозаключениям. «Это, насколько удалось установить, — отмечает Р. Лэйн, — последний значительный отклик на тютчевскую статью о папстве. В 1862 г. еще раз ополчится против нее неистощимый Лоранси в книге “Le Pape et le Czar” (“Папа и царь”). В 1863 г. лондонский “The Times” назовет Тютчева “московским Ювеналом”. Двумя днями позже это будет подхвачено Герценом в его статье с нападками на стихотворение Тютчева “Его светлости князю А. А. Суворову”. В 1864 г. отзовется на “Папство…” немецкий публицист А. Пихлер. В 1867 г. польский журналист Ю. Клячко вспомнит о резонансе, вызванном в свое время этой статьей. Он охарактеризует Тютчева как “любопытный тип представителя русского общества”, “московского Исайю”. В 1873 г. Л. Боре упомянет о газетной шумихе, связанной с “Папством…”, и процитирует несколько строк из “России и Революции”, назвав их “замечательными во всех отношениях”. Но к этому времени политические статьи Тютчева уже теряют остроту злободневности и становятся достоянием истории» (там же. С. 247).